La polémique a éclaté suite à la diffusion d’une vidéo, le 31 janvier 2026, par le KORAG. Les images, diffusées sur la télévision nationale, puis massivement partagées sur Facebook, WhatsApp et TikTok, montrent ce qui ressemble à une remise d’argent au cœur d’un service hospitalier public : le Centre hospitalier régional universitaire (CHR-U) de Fada N’Gourma. On y voit un patient remettre des billets (210 000 francs CFA) à un médecin pour l’achat d’implants maxillo-faciaux. Le patient affirme pourtant avoir déjà acquitté la totalité des frais liés à sa prise en charge. L’élément visuel, brut et sans fard, a suscité une vague d’indignation, de colère et de soupçons de corruption à l’encontre du praticien, identifié comme étant le docteur Jacques Boa. Mais il y a plus grave.
Le docteur Boa, chirurgien au CHR-U
de Fada, a vite fait de réagir. Dans une lettre datée du 31 janvier 2026,
adressée au Directeur des services médicaux et techniques, il livre sa version
des faits. Et tente de justifier la remise de fonds. Il y retrace la
chronologie médicale du patient, Sagnan
Diamano, d’abord reçu le 31 décembre 2025, avec un diagnostic de tumeur
maxillaire gauche. L’intervention chirurgicale est réalisée le 13 janvier 2026,
et la pièce opératoire envoyée en anatomopathologie. Jusqu’ici, rien ne
semblait anormal. Mais le docteur Boa invoque ensuite les limites techniques du
CHR-U de Fada : absence d’implants maxillo-faciaux et insuffisance d’équipements spécialisés. Une référence vers
Ouagadougou est envisagée, mais, affirme-t-il, le patient refuse, faute de
contacts dans la capitale, et insiste pour être opéré sur place. Selon le
médecin, la solution retenue a été de commander le matériel manquant auprès
d’un fournisseur privé basé à Ouagadougou, avec le consentement du patient,
d’où l’apparition de la somme de 210 000 FCFA.
Dans sa lettre, le docteur Boa
affirme avoir demandé au patient d’appeler un témoin avant la remise de fonds
et soutient n’avoir agi que dans l’intérêt du malade, niant toute intention de
corruption. Il joint à sa correspondance plusieurs pièces : une ordonnance médicale, une facture et un reçu, censés attester de la
réalité de l’opération et de l’achat du matériel. À première vue, ces documents
donnent l’illusion d’une procédure suivie et justifiée. Mais très vite, au fur
et à mesure que les éléments sont examinés par des enquêteurs et des sources
proches du dossier, de sérieuses incohérences émergent.
L’un des premiers points de friction
concerne le fournisseur mentionné par le praticien, Monde Biomédical, une structure bien connue dans la fourniture de
dispositifs médicaux. Contactée, l’entreprise livre une version radicalement
différente de celle avancée dans la lettre du docteur Boa : elle affirme n’avoir jamais encaissé
les 210 000 FCFA, ni par espèces, ni par mobile
money, ni par virement bancaire. Aucun paiement, aucun acompte, aucun solde n’a
été enregistré. Pire encore, selon Monde Biomédical, aucun matériel n’a été
livré au Centre hospitalier régional universitaire de Fada. Aucun colis
expédié, aucun bordereau de livraison signé, aucun numéro de lot enregistré,
aucun bon de sortie établi. Dans une chaîne d’approvisionnement médicale, ces
documents sont incontournables : leur absence
est lourde de sens.
Troisième élément troublant : les documents joints à la lettre d’explication (facture proforma, facture définitive et
reçu) semblent bien être des pièces commerciales, mais à y regarder de près,
ils soulèvent eux aussi de sérieuses questions. Dans les procédures
habituelles, une facture proforma est établie avant tout paiement, une facture
définitive l’est après validation et un reçu atteste de l’encaissement
effectif. Or, si aucun paiement n’a réellement eu lieu, comme le confirme le
fournisseur, ces documents n’ont aucune valeur comptable. Pire, des sources
internes au CHR-U de Fada confirment que ces pièces n’ont jamais transité par les services
administratifs de l’hôpital. Elles n’ont été ni enregistrées, ni visées,
ni archivées par la comptabilité ou le service des achats : elles circulaient hors circuit officiel, sans contrôles, en dehors
des procédures établies.
Cette situation amène à s’interroger
sur la manière dont un médecin s’est retrouvé en possession de documents
commerciaux qui, par nature, devraient être traités entre un fournisseur et une
administration bien structurée. Ou, à tout le moins, via le service social de
l’hôpital. Ce dernier a un rôle précis lorsque des patients indigents ou en
difficulté financière doivent bénéficier d’une prise en charge. Dans ce cas, le
dossier doit être transmis au service social, qui sollicite des ONG partenaires
afin d’évaluer la situation et de décider d’une prise en charge éventuelle. Le
fournisseur émet alors une facture proforma à l’ONG, le paiement est réalisé
directement et le matériel délivré au patient. L’ensemble des opérations est
tracé, documenté et vérifiable. Dans l’affaire actuelle, cette procédure ne
semble pas avoir été respectée. Le
docteur Boa aurait personnellement sollicité ces documents au fournisseur,
invoquant un cas d’extrême urgence. Et insistant sur le fait qu’il devait
« défendre le dossier le lendemain ». Selon nos informations, le
service social n’a jamais été
officiellement saisi avant la remise d’argent filmée, et aucune ONG n’a
confirmé avoir validé, à cette date, une prise en charge de 210 000 FCFA pour le patient concerné.
Plus troublant encore, des échanges
ultérieurs laissent apparaître une tentative de régularisation a posteriori.
Après la diffusion de la vidéo du 31 janvier, le docteur Boa aurait repris
contact avec Monde Biomédical pour solliciter une facture normalisée, datée,
signée et cachetée. Le fournisseur a refusé, invoquant l’absence de paiement et
l’absence de livraison. À ce stade, une hypothèse circule : celle d’une éventuelle avance perçue par le docteur Boa auprès d’une ONG. Mais
aucun élément matériel ne permet
de la confirmer : ni reçu, ni ordre de
paiement, ni virement identifié et, surtout, aucune mention explicite dans la lettre
d’explication du
médecin. Le silence
de la lettre sur une quelconque structure de prise en charge (ONG ou autre)
est éloquent. Il
laisse entendre, sans preuve tangible, que l’argent remis par le patient aurait
été directement destiné à l’achat de matériel. Une version fortement contestée
par le fournisseur. Où sont donc passés les 210 000 FCFA ? Affaire Ã
suivre.
Hervé D’AFRICK