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De l’huile dangereuse dans nos assiettes ?

huile

L’affaire continue de défrayer la chronique. 740 bidons d’huile de 20 litres de qualité douteuse, saisis lors d’un contrôle effectué par la brigade mobile des douanes de Tougan, le 21 janvier dernier, ont finalement été mis sur le marché, sur instruction de la Direction régionale de l’Ouest, basée à Bobo Dioulasso. Pourtant, l’analyse effectuée par le Laboratoire national de santé publique affiche des résultats inquiétants : l’huile en question est dangereuse pour la santé humaine.

Cette huile, communément appelée «huile nooma», produite par l’huilerie Zoromé, a finalement été «déversée» dans plusieurs points de vente, à Ouahigouya, dans la région du Nord. Elle contient pourtant une substance dangereuse. Lorsque le produit a été saisi, la douane de Tougan a jugé bon, dans un premier temps, de soumettre au Laboratoire national de santé publique, un échantillon pour analyse. Le rapport qui en est sorti fait froid au dos. «L’indice de peroxyde est supérieur à la valeur limite prescrite par la norme burkinabè NBF 01 – 140 : 2009». L’huile a donc été jugée «non conforme» aux prescriptions en matière de qualité. Les risques pour la santé sont évidemment énormes. Selon le rapport d’analyse, cette huile, si elle est consommée, est susceptible d’engendrer un «stress oxydatif» et donc de provoquer «diverses affections». Le document précise que «le stress oxydant est un facteur d’inflammation et de mutagenèse, mais il est aussi considéré comme une des principales causes de cancer». Mais il n’y a pas que ça. Il est susceptible d’entraîner «la maladie d’Alzheimer» et «plusieurs affections plus courantes telles que les maladies cardio-vasculaires, les accidents cérébro-vasculaires, l’arthrite rhumatoïde ou les cataractes». Le gros problème, c’est que cette huile, jugée dangereuse pour la santé, a été «balancée sur le marché» de la consommation. Si vous êtes à Ouahigouya, peut-être que vous l’avez déjà consommée. Et là, y a problème. Si l’on s’en tient en effet au rapport d’analyse de la Direction du contrôle des aliments et de la nutrition appliquée du Laboratoire de santé publique, cette huile pourrait entraîner des cas graves de maladies. Des maladies ouvertement déclarées, mais qui peuvent aussi tuer en silence.

Comment cette quantité assez importante d’huile, tombée dans les filets de la douane, s’est-elle retrouvée, par la suite, sur le marché ? Le Directeur régional des douanes de l’Ouest, Victorien Zoungrana, affirme, catégorique, que «le contrôle des produits qui circulent d’une ville à une autre sur le territoire national, ne fait pas partie des missions de la douane». Nous ne nous occupons que du contrôle des produits à l’importation et à l’exportation», affirme-t-il. D’ailleurs, concernant l’huile incriminée, «nous n’avons pas fait de saisie ; nous avons juste effectué un contrôle sur le produit». Un point, c’est tout. «Le contrôle à l’intérieur du pays relève du ministère du Commerce. Ça, ce n’est pas notre job», tranche, sans ménagement, le Directeur régional des douanes. Mais comment se fait-il que la douane se soit si intéressée aux 740 bidons d’huile, fabriquée à Bobo à destination de Ouahigouya, au point d’envoyer un échantillon au Laboratoire national de santé publique pour analyse ? «Nous l’avons fait parce que les détenteurs de la marchandise ne disposaient d’aucun document de qualité sanitaire. Nous avons donc bloqué la marchandise en attendant d’y voir clair», affirme le Directeur régional, sous le regard approbateur du chef de la subdivision des douanes de Bobo, Salifou Zahi. Mais pourquoi n’avoir pas attendu que le Labo livre ses conclusions avant de «libérer» la marchandise ? A cette question, le DR botte en touche : «Nous avons reçu les résultats d’analyse en février, au moment où nous avions déjà donné instruction pour que l’huile soit restituée à son propriétaire. Je le dis et je le répète, il ne s’agit pas ici d’une question douanière ; le contrôle des produits qui circulent d’une localité à une autre sur le territoire national ne relève pas de nos missions». Et en plus, dit-il, «l’huilerie Zoromé nous a présenté, dans un premier temps, des documents qui datent de 2013 et qui n’ont rien à voir avec l’huile en question. Mais par la suite, elle nous a fait parvenir un certificat de contrôle de qualité qui atteste que les caractéristiques du produit sont conformes aux normes nationales. Nous avons donc ordonné la restitution de la marchandise».

Silence complice

Mais il y a toujours des zones d’ombre. D’où vient ce certificat qui atteste que l’huile incriminée est de bonne qualité alors que la même huile, analysée par le Labo à Ouagadougou, présente des résultats contraires ? Nous voici au sein de l’huilerie Zoromé. Rendez-vous avec la patronne, Fatoumata Aidara Zoromé. Elle nous brandit le document et affirme, haut et fort, que cette huile qui défraie la chronique, est bel et bien de bonne qualité. Mais qui a délivré un tel «certificat de qualité» ? Coup d’œil au bas du document. Et que voyons-nous ? Signé «Le Directeur général du Laboratoire national de santé publique et par délégation, le Directeur régional de Bobo Dioulasso, Isaïe Sanou». Que s’est-il exactement passé ? Nous voici, cette fois, dans les locaux de la Direction régionale du Labo. Le DR est absent. C’est le chef de service qui nous accueille. Et il va droit au but : «La Direction de Bobo ne dispose pas de plateau technique nécessaire pour analyser les huiles ; nous analysons les eaux et quelques rares fois les sels, rien de plus». Puis il ajoute ceci : «Concernant les huiles, nous faisons des prélèvements que nous envoyons à Ouagadougou pour analyse. Seuls les certificats de contrôle de qualité, délivrés suite aux analyses effectuées par le Labo à Ouaga, sont valables». Et voici une question qui s’invite dans les échanges : la Direction régionale du Lado a-t-elle prélevé, en décembre 2013 ou en janvier 2014, des échantillons de l’huile produite par l’huilerie Zoromé, pour analyse à Ouaga ? Le chef de service parcourt le registre. Aucune trace de l’huilerie Zoromé pendant cette période. Pour avoir le cœur net, il feuillette à nouveau les pages du document. Rien, absolument rien. En décembre, un seul prélèvement a eu lieu, mais c’était dans une autre unité industrielle. En janvier, il y en a eu douze. Mais point d’huilerie Zoromé sur la liste. Pourtant, le «certificat de contrôle de qualité» qui porte la signature du «Directeur général du Laboratoire national de santé publique et par délégation, le Directeur régional de Bobo Dioulasso, Isaïe Sanou», a été délivré le 27 janvier 2014. Selon des sources concordantes, la brigade mobile des douanes de Tougan a saisi, le 25 janvier, la Direction régionale de Bobo, ville où est implantée l’huilerie Zoromé. Elle lui a envoyé un échantillon de l’huile pour analyse. Logiquement, la Direction régionale devait faire des prélèvements à envoyer à la Direction nationale du Labo à Ouaga qui, seule, est à même d’effectuer une telle analyse. Pourtant, le Directeur régional, Isaïe Sanou, affirme avoir fait, lui-même, des analyses de l’huile incriminée. Mais aucune trace de cette analyse n’existe dans le registre. Comment a-t-il pu, en outre, le faire, dans la mesure où la Direction dont il est le patron ne dispose pas de plateau technique nécessaire pour cela ? Le document qu’il a délivré à l’huilerie Zoromé le 27 janvier 2014, et qui a permis de «libérer» la marchandise des griffes de la douane, est bien clair : les résultats de l’analyse effectuée montrent que l’huile est «conforme» aux normes nationales.

Mais la Direction de Ouagadougou est-elle au courant de ce «fameux» document ? «Non», répond, catégorique, le Directeur de la Coordination technique et de l’assurance qualité du Laboratoire national de santé publique, Alphonse Yakoro. «La Direction de Bobo n’est pas habilitée, dit-il, à délivrer des certificats de contrôle de qualité concernant les huiles. Elle ne peut faire que des analyses documentaires, mais cela ne donne pas lieu à la délivrance d’un certificat de qualité», affirme-t-il. Et il tient à insister sur un point : «Seuls les certificats de contrôle de qualité délivrés par le Laboratoire à Ouagadougou sont valables».

Comment se fait-il alors que l’huilerie Zoromé ait pu obtenir ce document ? Le Directeur régional, Isaïe Sanou, recontacté, affirme avoir délivré le document suite à des analyses qu’il a personnellement faites «sur les aspects transparents de l’huile». Mais cela donne-t-il lieu à la délivrance d’un certificat de contrôle de qualité ? «Non», répond-on, catégorique, à Ouagadougou. «La Direction de Bobo établit seulement une fiche de prélèvement qu’elle joint au produit et nous envoie l’ensemble pour analyse», affirme le Directeur de la Coordination technique et de l’assurance qualité.

Le document délivré par le DR est-il alors un faux ? Les structures de contrôle devraient y jeter un coup d’œil. Mais en attendant, il y a peut-être du «poison» dans nos assiettes. Curieusement, ni la douane, ni le Laboratoire national de santé publique, qui ont connaissance des résultats de l’analyse effectuée à Ouagadougou, n’ont jugé bon, en aucun moment, d’alerter les structures de contrôle du ministère du Commerce. Ils ont préféré se plonger dans un silence complice. «Ce n’est pas notre rôle», nous ont-ils «balancé» droit dans les yeux. Ils ont aussi refusé de nous fournir le rapport d’analyse. Mais c’était peine perdue. Nous l’avons obtenu par d’autres sources. Affaire à suivre.

Par Hervé D’AFRICK

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