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Centrale de Kommsilga

Le PDG de SOPAM SA, Mohamed Sogli, est très fâché. Il a obtenu en 2008, suite à un appel d’offres de la Société nationale d’électricité du Burkina (SONABEL), un marché d’un montant de 16 952 464 634 FCFA. C’était le jackpot ! Mais peu après, presque tout a basculé ! Sa société était chargée «de la construction, de la fourniture et du montage clé en main, d’une centrale diesel de production d’électricité de 18 Mégawatts à Komsilga», à quelques encablures de Ouagadougou. Il fallait transporter le bloc-moteur de la France jusqu’au Burkina. Et c’est là qu’il y a eu problème.

La SOPAM a fait appel à Saga France, une société de transport du Groupe Bolloré. La grosse machine, prévue pour être sur le site de Komsilga le 12 avril 2010, est arrivée avec un grand retard. Plus d’un an après ! Le préjudice était énorme. Sogli a dû piquer une colère. Il a traîné Saga France en Justice.

 

Saga France s’était engagée à bien faire le boulot. Elle a adressé une facture hors taxes hors douane de 731 900 euros (environ 480 119 081 FCFA) à SOPAM pour le transport de la grosse machine de Saint-Nazaire en France à Komsilga au Burkina Faso. La SOPAM a réglé la facture en deux tranches. Une avance de 396 514, 13 euros (260 109 304 FCFA) en septembre 2009. Puis le reliquat (220 009 777 FCFA) en février 2010. Saga France avait rassuré SOPAM que toutes les dispositions avaient été prises pour le transport et la livraison du bloc-moteur «en toute sécurité» et «dans les délais prévus». Et qu’à ce sujet, une étude de faisabilité avait été faite. C’est d’ailleurs à base de ces assurances que SOPAM a réglé la facture. Mais par la suite, Saga France a invoqué un gros problème. La machine était, dit-elle, lourde, très lourde, au point qu’elle ne pouvait pas passer sur les ponts de la Léraba et du Mouhoun sans les endommager. Il fallait donc renforcer ces ponts. Mais il fallait, au préalable, une autorisation administrative du gouvernement burkinabè. Saga France, qui disait avoir pris toutes les dispositions nécessaires, devait-elle attendre que ces problèmes soient résolus avant d’embarquer la grosse machine pour Komsilga ? Comment se fait-il que l’étude de faisabilité, réalisée avant le paiement de la facture, n’ait pas pu déceler ces problèmes ? Les cartes ont ainsi commencé à se brouiller. Très vite, comme pour tenter de sauver la face, Saga France pose des conditions à SOPAM: soit elle embarque le bloc-moteur et le stocke au port d’Abidjan en attendant l’autorisation administrative des autorités burkinabè, soit elle retarde la date d’embarquement. Dans les deux cas, elle précise à SOPAM qu’il y aura des frais supplémentaires à payer. La réponse de SOPAM n’a pas tardé. Mohamed Sogli et son staff ont demandé que le bloc-moteur soit embarqué jusqu’à Abidjan en attendant d’obtenir l’autorisation. Voici donc la grosse machine en route. Coup d’œil sur le calendrier de Saga France. Date d’embarquement: 10 janvier 2010. Direction : Abidjan. Moyen de transport : navire. Selon les clauses, Saga France avait trois mois, à compter de la date d’embarquement pour livrer le bloc-moteur à Komsilga. Mais jusqu’en juillet 2010, la grosse machine était toujours bloquée au port d’Abidjan. A plusieurs reprises, elle «balance» aux yeux de SOPAM qu’elle n’a pas encore obtenu l’autorisation de passage du gouvernement burkinabè. Et que les ponts de la Léraba et du Mouhoun n’avaient pas encore été renforcés.

 

Que faire alors ? La facture devenait de plus en plus lourde du fait des frais de stationnement. Et c’est là que la SONABEL rentre en jeu. Face aux difficultés du corridor Abidjan-Ouaga-Komsilga, elle propose un plan B. Elle demande à Saga France d’emprunter le corridor Abidjan-Takoradi-Komsilga. Mais cette dernière est réticente. Des heures, des jours et des semaines s’égrènent. Et voilà une réunion d’urgence entre la SONABEL, SOPAM et Saga France. La SONABEL émet l’idée de confier le transport à une autre société si Saga France se révèle incapable de livrer le bloc-moteur sur le site de Komsilga au plus tard en fin novembre 2010. La tension monte entre les différentes parties. Saga France refuse de suivre le corridor proposé par la SONABEL. Elle se propose de continuer le transport de la grosse machine sur l’axe Abidjan-Ouagadougou-Komsilga. Et elle fixe un nouveau délai d’acheminement: 11 novembre 2011. Mais Saga France, malgré son ferme engagement de respecter ce délai, n’a pas tenu parole. Ce n’est que le 25 juin 2011 que le bloc-moteur a été livré sur le site de Komsilga.

 

Ouf de soulagement ? Pas encore. Car, une fois de plus, les cartes se sont brouillées. Pour avoir le cœur net, la SOPAM a demandé une expertise de la machine. On a ainsi découvert qu’elle avait subi des dommages. L’expertise révèle que le moteur n’a pas été suffisamment protégé lors de son stockage à Abidjan. Et qu’il fallait «une mise en état» des pièces endommagées avant la mise en marche effective de la grosse machine. Les problèmes s’accumulent. Les dépenses supplémentaires aussi.

 

SOPAM finit par taper du poing sur la table. Elle assigne Saga France en Justice. Voici donc les deux parties, le 1er mars 2012, devant les juges du Tribunal de commerce de Ouagadougou. Le PDG de SOPAM et son staff ont déjà fait leurs calculs. Ils demandent au tribunal de condamner Saga France à leur payer la somme de 23 692 771 628 FCFA «au titre des dommages et intérêts, outre les intérêts de droit». Voici les détails: 21 692 771 628 FCFA au titre des préjudices économiques, 2 000 000 000 de francs au titre du préjudice moral et 12 millions au titre des «frais exposés non compris dans les dépens».

 

«Négligence, inefficacité, insuffisance»

 

Afin de convaincre les juges, SOPAM SA égrène une pile d’arguments. Décochant, par moments, des flèches sur Saga France. Cette dernière est, selon elle, «coupable de la mauvaise exécution du contrat de transport en ne livrant pas le bloc-moteur dans le délai contractuel». Et elle ne se limite pas à cela: «Même livré tardivement, dit-elle, le bloc-moteur n’est pas en état de marche car certaines pièces sont endommagées du fait de la mauvaise conservation lors du stockage, et du transport jusque sur le site de Komsilga». Elle précise même qu’ «à ce jour (1er mars 2012), le moteur n’est toujours pas fonctionnel, Saga France ayant refusé de remplacer les pièces défectueuses». SOPAM en conclut donc que, «de par le comportement de Saga France, elle a subi d’énormes préjudices et que Saga France est responsable des préjudices qu’elle a subis». Et elle se plait à rappeler qu’au départ, Saga France, du haut de son expérience en la matière, l’avait rassurée que toutes les dispositions avaient été prises pour «un transport sécurisé et dans les délais». Cette société de transport avait même, dit-elle, fait, par le biais de Bolloré Africa Logistic Côte d’Ivoire, une étude de faisabilité sur l’axe Abidjan-Komsilga. Et lui avait affirmé qu’elle n’avait «constaté aucun obstacle majeur qui pourrait l’empêcher de réaliser le projet». C’est après tout cela que l’offre définitive de transport du bloc-moteur a été transmise à SOPAM. Et même lors de la réunion tenue à Saint-Nazaire, en France, les 12 et 13 novembre 2009, le staff du groupe Bolloré, représenté par SAGATRANS (l’aile directrice de Saga France), a encore donné des gages d’assurance à SOPAM. «Elle a rassuré tout le monde qu’elle maîtrisait le circuit. Et que, de par son expérience dans ce type de transport exceptionnel, tout allait bien se passer dans les délais contractuels», affirme-t-on dans le cercle de Mohamed Sogli.

 

Mais SOPAM dit être surprise de constater que la parole donnée n’ait pas été respectée. Malgré qu’elle ait payé la totalité du coût du transport ! Le moteur, tant attendu du fait des délestages qui rendaient (et continuent de rendre) la «vie impossible» aux Burkinabè, est arrivé à Komsilga avec plus de dix mois de retard. Alors que SAGATRANS et Saga France étaient tenues à une «obligation de résultat». Et SOPAM d’ajouter que Saga France «est responsable si les autorisations administratives n’ont pas été obtenues dans des délais raisonnables, puisqu’elle n’avait pas pris toutes les précautions pour leur obtention». Mohamed Sogli et son staff sont offusqués : «C’est avec négligence, inefficacité et insuffisance, disent-ils, que l’étude de faisabilité a été conduite; ce qui n’a pas permis au ministère concerné de délivrer l’autorisation de passage de Saga France». En outre, «SAGATRANS ne peut justifier son inaction sur la non-consolidation et le non-renforcement des ponts, et une non-maîtrise du circuit (…) Elle a également failli dans le choix du matériel adéquat nécessaire au transport sécurisé du moteur d’Abidjan au site de Komsilga». SOPAM précise que «le moteur était stocké à Abidjan depuis le 7 février 2010 sans que des précautions suffisantes n’aient été prises à temps pour son transport sécurisé; que Saga France a fait preuve d’une mauvaise foi caractérisée; qu’elle a opté de ne pas faire diligence dans le transport du bloc-moteur nécessaire pour l’électrification du Burkina Faso; et qu’elle a surtout profité de la situation pour s’enrichir anormalement et injustement en surenchérissant les prix».

 

Et ce n’est pas tout. Selon la sphère dirigeante de SOPAM, le préjudice est énorme. Très énorme. «Des conséquences graves et irréversibles s’en sont suivies, à savoir qu’elle ne peut plus soumissionner à aucun autre appel d’offres de la SONABEL; qu’elle doit faire face à d’autres frais tant bancaires que de la masse salariale et autres dépenses liées au projet; que Saga France n’a pris aucune disposition sérieuse pour lui éviter de supporter inutilement des charges et des surcoûts pour rien, en raison de l’allongement exagéré des délais de livraison». SOPAM précise que du fait du comportement de Saga France, un autre gros marché de la SONABEL lui est passé sous le nez sans qu’elle ne puisse soumissionner. Voici à ce sujet, un morceau de ce qu’elle a dit aux juges: «Du fait qu’elle ne peut plus participer aux appels d’offres de la SONABEL, SOPAM a un manque à gagner de 6 780 985 852 FCFA, outre la somme de 5 280 000 000 FCFA sur la fourniture d’une centrale de 90 Mégawatts en BOT estimé à 88 000 000 000 FCFA auquel elle était pressentie». Et la voici qui brandit un autre argument : «La pénurie grave et chronique d’électricité au Burkina confère à la situation un intérêt national, un caractère d’ordre public touchant à la sécurité nationale».

 

Toutes ces explications ont dû vexer Saga France. Comme il fallait s’y attendre, elle a aussitôt répliqué. Et elle a été catégorique: «Le moteur est bien arrivé et le retard a été causé par les propres décisions de l’expéditeur». Elle ajoute qu’ «elle n’est qu’un soumissionnaire de transport et qu’elle n’a commis aucune faute en relation avec les préjudices allégués». D’ailleurs, Saga France récuse la compétence du Tribunal de commerce de Ouagadougou. Voici le motif: «Il existe une clause attributive de juridiction insérée dans les conditions générales du Groupe Bolloré, prévue par l’article 13 et qui stipule qu’«en cas de litige ou de contestations, seuls les tribunaux du siège social de l’opérateur de transport et/ou de logistique sont compétents, même en cas de pluralité de défendeurs ou d’appel en garantie». Et elle ajoute ceci : «Les conditions générales de Saga France figurent au verso de tous les documents commerciaux, offres, factures, etc.). Elle affirme ainsi, haut et fort, que «Saga France a son siège en France et non au Burkina Faso; que le Tribunal de commerce de Ouagadougou n’est donc pas compétent pour connaitre un litige entre la SOPAM et Saga France; que le tribunal de céans se déclarera incompétent au profit du Tribunal de commerce de Nanterre où se trouve le siège social de Saga France».

 

D’ailleurs, elle affirme, entre autres, que la demande de SOPAM est prescrite. Et elle se justifie: «L’article 14-A de l’acte uniforme sur le Transport stipule qu’ «un retard à la livraison ne peut donner lieu à une indemnité que si un avis écrit est adressé au transporteur dans les 21 jours suivant la date d’arrivée de la marchandise à l’établissement du destinataire». Elle signale à ce sujet que «SOPAM n’a adressé aucun écrit au transporteur dans ce délai et qu’elle ne le justifie pas». Elle «n’a pas non plus adressé une réclamation dans les six mois suivant le 12 avril 2010 (date de livraison, NDLR) ni à elle, ni à Bolloré Africa Logistic, ni dans les six mois suivant le 11 juillet 2011». Selon Saga France, «la demande de SOPAM est, de ce fait, prescrite, donc irrecevable».

 

«Nous n’avons commis aucune faute»

 

Mohamed SogliMais il n’ ya pas que ça. Elle rappelle, entre autres, que «c’est en toute connaissance de cause que le 28 décembre 2009, SOPAM l’a instruite à embarquer le matériel à destination d’Abidjan et sa mise éventuelle sur une aire de stockage dans l’attente des autorisations». Quelques jours avant, dit-elle, précisément le 23 décembre, elle avait contacté SOPAM. N’ayant pas obtenu les autorisations en question avec les autorités burkinabè, elle voulait avoir des instructions concernant l’expédition du matériel en direction du port d’Abidjan. SOPAM a donné son accord, a-t-elle affirmé aux membres du tribunal. Avant d’ajouter que l’étude de faisabilité avait bel et bien mentionné qu’une «étude de résistance des ponts se trouvant sur l’itinéraire devait être confirmée avant la réalisation du projet». Saga France est formelle : SOPAM était au courant de tout le processus. Mais elle a donné son accord pour l’embarquement du colis en direction d’Abidjan. D’ailleurs, «pour vérifier, dit-elle, la solidité des deux ponts défectueux, le cabinet d’expertise BECOTEX a été commis aux frais de la SONABEL et de SOPAM; ce cabinet a conclu au renforcement des deux ponts». La suite ? La voici: la société de travaux Franzetti, spécialisée dans ce genre d’opération, a été contactée par Bolloré Africa Logistic Côte d’Ivoire. Elle a soumis son projet pour validation aux autorités burkinabè le 16 juin 2010. La réponse lui est parvenue le 25 juin. Et elle tient en une phrase : la consolidation des ponts ne peut intervenir qu’après la saison des pluies, notamment en octobre 2010. Accompagné d’une proposition du ministère des Infrastructures et du Désenclavement. Ce dernier a conseillé à saga France d’emprunter le corridor Takoradi-Ouagadougou. En clair, il a préconisé de passer par le Ghana.

 

Mais il y a eu un couac. Le 2 août 2010, Bolloré Africa Logistic Côte d’Ivoire monte au créneau. Elle déconseille cette option. Et elle affirme à Saga France que «le transport des marchandises via le Ghana était très coûteux au regard des nombreux travaux de réfection de routes et de consolidation d’ouvrages nécessaires». Et que, même s’il voulait passer par le Ghana, il était soumis à la même obligation d’autorisation. C’est dans ce contexte que, le 26 août 2010, SOPAM l’a informée «de sa décision de rompre le contrat de transport avec elle et de confier le cheminement de l’alternateur à la société GETMA». Mais pas pour longtemps. Une fois de plus, la SONABEL est entrée en jeu. Réunion d’urgence encore entre SOPAM, SAGA France, SNTB (une autre société du Groupe Bolloré) et la SONABEL. Et voilà SOPAM qui revient sur sa décision. Elle maintient les relations contractuelles avec Saga France. Du coup, une nouvelle donne se dessine. 27 décembre 2010: Bolloré Africa Logistic Côte d’Ivoire écrit à la SONABEL. Elle porte à sa connaissance que la grosse machine a été chargée sur sa remorque modulaire de transport mais qu’il est bloqué à cause de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire. Et que du fait de cette crise, elle n’a pas pu livrer le moteur dans le délai annoncé. Elle a par ailleurs écrit, noir sur blanc, que les frais engendrés du fait de cette crise ne lui sont pas imputables. Selon elle, les «conditions légales et de sécurité» ont été mises en œuvre «dès que la situation en Côte d’Ivoire a permis d’envisager raisonnablement le transport» du bloc-moteur. Elle a déclaré, face au tribunal, qu’elle avait réalisé directement ou par ses sous-traitants, «l’ensemble des prestations que lui a confiées SOPAM». Et elle ajoute qu’elle «n’a commis aucune faute dont elle serait responsable dans le transport du moteur». La «décision d’envoi depuis Saint-Nazaire a été prise par SOPAM seule», affirme-t-elle. Avant d’ajouter que le retard dans la livraison «ne résulte que de la volonté de SOPAM et de la SONABEL de charger le moteur sur un navire à destination d’Abidjan, et de prendre le risque du stationnement en attente des autorisations administratives». Mais pas seulement ça. «L’attente et le stationnement, tout comme leurs conséquences sont seulement inhérents aux décisions prises par SOPAM, décisions dont elle seule doit assumer la responsabilité et les risques», affirme Saga France.

 

La bagarre judiciaire continue…

 

Le 25 avril 2013, le tribunal a tranché. Elle a rejeté l’exception d’incompétence soulevée par Saga France. Motif invoqué: dans la même affaire, le tribunal de céans, par jugement N°154 rendu le 9 août 2011, avait déjà tranché sur l’exception d’incompétence. Et s’était déclarée compétente pour connaitre de cette affaire. Saga France n’avait pas relevé appel de la décision. Le tribunal a affirmé que la question de la compétence avait été définitivement tranchée et qu’elle s’appliquait à toutes les parties. Les juges ont donc examiné le dossier. Voici de larges extraits de leur jugement: «Attendu que le transporteur a une obligation de résultat qui est celle de transporter la marchandise, de la protéger et de la livrer dans le délai convenu; attendu qu’en l’espèce, SOPAM a confié à Saga France le transport de son bloc-moteur de Saint-Nazaire jusqu’à Komsilga au Burkina Faso; que Saga France a fait une offre à SOPAM qui l’a acceptée; que selon cette offre le moteur devait être rendu sur son site à Komsilga le 14 avril 2010; attendu que Saga France n’a pas respecté ce délai; qu’elle a modifié l’offre initiale alors qu’elle n’avait émis aucune réserve dès le départ; que Saga France n’a livré le moteur que le 25 juin 2011, accusant ainsi plus d’un an de retard; attendu que ce retard est dû à des manquements imputables au transporteur, à savoir la non-maîtrise des difficultés relatives à l’état du trajet à parcourir d’Abidjan jusqu’à Komsilga au Burkina Faso avant de proposer une offre; que Saga France devrait faire une étude sérieuse du trajet à parcourir y compris les autorisations à obtenir, le renforcement des ouvrages et le temps que prendra tout cela, avant de faire une offre sérieuse et définitive puisqu’elle est tenue par une obligation de résultat; que tel n’a pas été le cas, car elle a agi au mépris de ses obligations contractuelles, à savoir le respect du délai et la protection de la marchandise; que Saga France a proposé une offre, a exigé le paiement intégral des frais de transport alors qu’elle savait qu’une étude de résistance des ponts se trouvant sur l’itinéraire était nécessaire avant; que par la suite, elle a modifié l’offre initiale, prenant ainsi SOPAM dans un engrenage de charges financières; qu’il s’agit là d’un comportement téméraire, surtout pour une société comme Saga France qui se dit expérimentée pour ce genre de transport, (…)». On voit venir le verdict

 

Voici un autre extrait: «L’examen de l’état du moteur à son arrivée fait ressortir entre autres, que la bâche qui recouvrait la cloche en bois protégeant le moteur pour son transport, était en partie déchirée sur le dessus (…) L’audit interne du moteur entrepris a permis de découvrir que beaucoup de pièces sont atteintes par la corrosion, la rouille, l’oxydation (…) Les organes oxydés nécessitent une remise en état, avant de mettre le moteur en marche». Et ce n’est pas tout: «Attendu que l’audit conclut que le moteur a pris l’eau par-dessus; que l’oxydation relevée sur les chemises et les arbres à cames résulte de la condensation à l’intérieur du moteur que d’infiltration d’eau; que cette oxydation est survenue car la protection initiale du moteur n’était plus efficace (…) ; attendu que Saga France savait que les conditions climatiques dans lesquelles le moteur était exposé n’étaient pas adéquates; qu’elle était consciente que si rien n’est fait pour la protection du moteur, des dommages en résulteraient (…) ; attendu que SOPAM, en disant de stocker le moteur sur l’aire de stockage à Abidjan, n’a fait que choisir l’une des deux options proposées par Saga France; que Saga France n’a fait état d’aucun risque ou de dommage que pouvait courir le moteur sur l’aire de stockage; qu’elle a seulement informé SOPAM que le stockage engendrait des frais supplémentaires; que SOPAM n’a pas donné d’autres instructions; qu’il revenait au transporteur, en l’occurrence Saga France, de prendre toutes les précautions nécessaires pour protéger le moteur contre les intempéries, puisse qu’elle était chargée de poursuivre le transport jusqu’à Ouagadougou; que conformément à leur contrat de transport, Saga France est chargée de transporter le moteur de Saint-Nazaire jusque sur son site à Komsilga au Burkina Faso; que le moteur est toujours sous sa responsabilité tant qu’il n’est pas arrivé à destination, (…)».

 

Ainsi, petit à petit, la situation devient compliquée pour Saga France et le groupe Bolloré. Le verdict risque de leur tomber lourdement sur la tête. Mais avant, il y a ce passage lourd de sens: «Attendu qu’il ressort du procès-verbal de la séance plénière du 30 juin 2011 de la première session extraordinaire de l’année 2011 de l’Assemblée nationale du Burkina Faso que le retard mis dans l’exécution du contrat a fait subir un préjudice au Burkina Faso. Extrait : ‘Du reste, c’est pour cela que dans les appels d’offres qui sont lancés actuellement, l’entreprise SOPAM est rayée de la liste, et elle sera ainsi black-out de la liste des entreprises qui peuvent soumissionner à un marché de la SONABEL tant que ce problème n’est pas résolu’ ; attendu que le fait pour SOPAM d’être rayée de la liste des entreprises qui peuvent soumissionner aux marchés de la SONABEL est une perte de chance; que (par ailleurs) le montant que SOPAM réclame suppose qu’elle ait obtenu tous les appels d’offres et qu’elles les a exécutés; que la perte de chance est un préjudice; attendu qu’il ressort de ce même procès-verbal que la SONABEL va se retourner contre SOPAM afin qu’elle paye les pénalités de retard dues au retard mis dans la livraison du moteur; que le montant de ces pénalités de retard est de 847 623 232 FCFA ; qu’il s’agit d’une conséquence liée à la mauvaise exécution du contrat de transport; qu’il y a également des frais tels que les frais relatifs aux prestations de BECOTEX, les frais supplémentaires de transport du moteur, la demande relative au paiement des agios ; que tous ces préjudices sont les conséquences de la mauvaise exécution de l’obligation du transporteur, (…)».

 

Bref, l’argumentaire développé par le tribunal est long. Très long. Et le verdict est tombé. Saga France a été condamnée. Elle doit payer à SOPAM, 2, 6 milliards FCFA. Mais cette dernière n’est pas satisfaite du verdict. Elle juge le montant de la condamnation dérisoire par rapport aux préjudices subis. Elle a fait appel. La bagarre judiciaire n’est donc pas terminée. Les deux parties continuent d’affûter leurs armes.

 

Par Hervé D’AFRICK

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Frais supplémentaires de 350 millions FCFA

 

La grosse machine était bloquée à Abidjan. Et nul ne savait à quel moment Saga France l’embarquerait pour Komsilga. SOPAM a alors adressé une correspondance à cette dernière. Elle voulait savoir si Saga France était prête à poursuivre le transport. La suite se résume en une phrase : si oui, dites-nous, de manière ferme, votre délai d’exécution. Saga France a vite réagi. Elle a fixé un délai d’environ dix semaines. Et des frais supplémentaires de 350 millions FCFA. Elle précise qu’il s’agit d’un forfait. Mais que «ce forfait vient en supplément des frais de transport déjà facturés». Le hic, c’est que c’est la SONABEL qui a supporté la moitié de la facture. Dans un courrier «très urgent» daté du 22 octobre 2010, le DG de la Nationale de l’électricité a marqué son accord pour la prise en charge de 175 millions, donc 50% des coûts supplémentaires pour le transport du bloc-moteur. Et il précise que cette somme sera payée par la SONABEL pour le compte de SOPAM. La machine était ainsi attendue le 20 décembre 2010. Mais à la date prévue, pas de machine sur le site de Komsilga. Le bloc-moteur a été livré longtemps après: le 25 juin 2011. Elle n’était pas vraiment au top. Plusieurs pièces étaient endommagées.

Hervé D’AFRICK

 

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«C’est la Cata !»

 

C’était chaud et Saga France ne savait plus où mettre de la tête. Voici un mail adressé par le Directeur commercial à l’un des responsables de la boîte, Bruno Cordonnier: «BLX Abidjan a chargé le moteur la semaine dernière sur la remorque Nicolas; celle-ci s’est cassée (fissure importante), donc ils se trouvent sans moyens de transport jusqu’à Ouaga. Ils cherchent une solution pour faire venir un module, car la réparation prendrait plus d’un mois… Bref, c’est la Cata, d’autant plus que les nouvelles de Côte d’Ivoire ne sont pas fameuses». C’était vraiment chaud !

H. D

 

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Des interrogations

La SONABEL a joué un jeu flou dans cette affaire. Depuis 2008, elle a fait croire au Burkinabè que c’est elle qui commandait le bloc-moteur. Elle a même emmené des journalistes à Saint-Nazaire en France afin qu’ils constatent l’effectivité de la turbine. C’est d’ailleurs la SONABEL qui a assuré toute la communication afférente à cette grosse machine. Nulle part, elle n’a officiellement parlé de la SOPAM. Pourquoi une telle opacité ? Combien de francs a-t-elle dépensé, en termes de frais parallèles à ce marché ? La grosse machine, bien qu’arrivée à Komsilga, n’était pas fonctionnelle. Ce n’est qu’en début août 2013 qu’elle a commencé à fonctionner. Cinq ans après ! La SONABEL a d’ailleurs fait une opération de communication en envoyant des journalistes constater qu’enfin, ça marchait. Mais des interrogations demeurent. Aujourd’hui, SOPAM poursuit Saga France pour non respect des délais contractuels. La SONABEL va-t-elle à son tour se retourner contre SOPAM pour n’avoir pas, elle aussi, respecté les délais contractuels ? Cela a été évoqué. Mais dans la pratique, rien de concret.

 

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Hervé D’AFRICK

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