ABONNEMENT EN LIGNE. Accédez à l'ensemble des articles publiés pendant la période de votre abonnement et à toutes les éditions publiées depuis 2012. Pour vous abonner, contacter notre Service clientèle: (00226) 25 411 861, (00226) 71 13 15 14 ou (00226) 72 50 2222. E-mail: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

Le chemin de croix d’un enseignant de Dano

Lettre ouverteD. Somé, enseignant de son état, ne sait plus à quel saint se vouer. Et il n’est pas seul à vivre le calvaire. De nombreux agents de l’Etat, affectés en campagne, loin de la capitale, se plaignent. Obtenir satisfaction dans l’accomplissement d’un acte administratif auprès de son ministère de tutelle à Ouagadougou, relève d’un parcours du combattant. La qualité de l’accueil aux portes de l’administration financière pose problème. Mais pas à ce niveau seulement ! Zoom sur un cas pratique. Un jeune enseignant de Dano (région du Sud-Ouest) a les larmes aux yeux. Il entame sa carrière professionnelle avec un sentiment de regret d’avoir fait le choix de servir l’Etat.

Voici son histoire. Il est sorti de l’Ecole nationale de formation des enseignants du primaire en 2009. Il a été affecté à la Circonscription d’enseignement de base de Dano A, dans la région du Sud-Ouest. Et lorsqu’il s’est présenté pour toucher son premier salaire, alors qu’il ne s’attendait naturellement qu’à son pécule de SND (Service national de développement) d’un montant de 30 000 F CFA, il était étonné qu’on lui paie son salaire brut, comme s’il était exempté du SND. Une grosse erreur du service de la solde et de l’ordonnancement. Le voilà donc sur la route de Ouagadougou, à vive allure, pour demander la correction de cette erreur qui pourrait, dit-il, lui coûter cher plus tard. Mais il fera le voyage Dano-Ouaga et Ouaga-Dano jusqu’à quatre reprises. Sans que la moindre correction ne soit faite concernant son salaire irrégulièrement perçu.

Au quatrième voyage, le désespoir a fortement gagné le jeune instituteur. Un agent du service de la solde lui a dit à peu près ceci, droit dans les yeux : «Eh toi ! Arrête de nous emmerder ! Les gens cherchent l’argent; si toi tu n’en veux pas, tu nous laisses travailler tranquillement !».
Le jeune enseignant était complètement découragé. Las d’attendre la fameuse correction, il retourne à son poste. Pas question d’un cinquième voyage à Ouaga pour les mêmes motifs. Et se voir cracher de méchantes paroles en plein visage.

La suite, la voici : la période du SND passée, lui et ses promotionnaires doivent, en principe, percevoir le rappel des indemnités évalué à environ 703 000 F CFA. Et c’est là qu’intervient la fameuse correction tant attendue : l’administration financière retient sur le rappel d’indemnités du jeune enseignant, une somme de plus de 400 000 F CFA représentant le trop perçu pendant la période du SND. La situation est donc régularisée, s’est dit D. Somé, l’esprit désormais tranquille.
Entre-temps, il a eu le temps de mieux s’installer. Il demande et obtient un prêt bancaire. La banque retient donc systématiquement 30 000 F CFA par mois sur son salaire au titre du remboursement du prêt. Mais en octobre 2012, surprise ! Il constate, avec effarement et amertume, qu’il est de nouveau sous le régime SND. Retour donc au pécule ! A la galère aussi ! Le salaire de l’instituteur retombe à 30 000 F CFA, exactement la somme due à la banque chaque fin de mois. Zéro franc donc pour D. Somé et sa famille. De nouveau victime d’une erreur de l’administration, il reprend la route de Ouagadougou et explique les faits au service de la Solde, au sein de son ministère de tutelle. Il lui est demandé un certain nombre de pièces dont l’acte administratif, l’attestation SND, le bulletin de paie, etc. Il s’exécute sur-le-champ. Et dépose le dossier en bonne et due forme.
Et voilà que commencent encore de longues démarches infructueuses pour le jeune instituteur. N’en pouvant plus, il confie la poursuite du dossier à son frère aîné, A. Somé, en service à Ouagadougou. Après moult démarches, ce dernier se présente, pour la énième fois, devant les agents de la cellule de la solde, au ministère de l’Education nationale. Nous sommes le vendredi 29 mars 2013. Suivant des indications reçues antérieurement au ministère des Finances, A. Somé s’adresse à une certaine Fanta Kafando qui lui demande le «numéro matricule» du requérant. Elle introduit le numéro dans un ordinateur. Et dit à A. Somé que son jeune frère fait partie d’un groupe d’enseignants dont les dossiers de demande de correction avaient été rejetés. Elle demande donc à A. Somé de refaire le dossier et de le lui ramener. «Mais pourquoi le dossier avait-il été rejeté ?», s’est-t-il interrogé. Il voulait être sûr de ne pas reprendre les mêmes erreurs. Mais il s’est vu énergiquement interpeller par un agent de la même cellule, assis à l’autre bout de la table : « Eh toi ! Ton frère-là, il est bête ou quoi ? Qui donc lui a dit d’aller faire le concours de l’enseignement ? S’il ne veut pas y rester, il n’a qu’à quitter là-bas ! ». La réplique de A. Somé ne s’est pas fait attendre : «Je ne vous connais pas ! On ne m’a pas orienté vers vous. Je m’entretiens avec votre collègue; je ne vous ai pas adressé la parole. Alors quelles sont ces imbécilités ? » Et c’est parti pour une belle pagaille dans le bureau. L’agent détaché du ministère des Finances fonce, de toutes ses forces, sur A. Somé. Mais il est freiné dans son élan par ses collègues dames qui s’interposent entre les deux bagarreurs. Elles réussiront ainsi à éviter le pire.
Sur place, A. Somé décide de rendre compte au directeur des Ressources humaines du ministère de l’Education nationale. Ce dernier dit ne rien pouvoir faire, étant entendu que l’agent en question ne relève pas de son ministère. «Ils ont été envoyés ici par le ministère de l’Economie et des Finances pour s’occuper des dossiers financiers des agents du MENA. Nous leur avons juste cédé le bureau pour cela», a-t-il affirmé.
Plus tard, A. Somé retrouve son calme. Il reconstitue le dossier et le ramène pour dépôt. Nous sommes le mardi 2 avril 2013. Il se fait accompagner, cette fois-ci, par un collègue. « Nous sommes bien désolés, mais on ne va pas traiter ce dossier-là », lui aurait-on dit, ce jour-là, sans sourciller. Il revient deux jours plus tard, le 4 avril 2013, avec le dossier complet qu’il dépose, cette fois, dans un autre bureau, sur recommandation du DRH. Au moment où nous bouclions cet article, D. Somé venait d’être invité à entrer en possession de l’argent qu’il réclamait.
Mais le cas Somé n’est pas isolé. Les fonctionnaires des provinces sont de plus en plus nombreux à se plaindre de la qualité de l’accueil que leur réservent les agents du ministère de l’Economie et des Finances. Certains agents du service de la solde et de l’ordonnancement sont même accusés de corruption. Selon des témoignages concordants, ils incitent les fonctionnaires à promettre 10 à 20% de la somme qu’ils doivent percevoir, en contrepartie d’une accélération exceptionnelle du processus de décaissement.


Paul-Miki ROAMBA

Aller au haut
X

Right Click

No right click