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Vous risquez la prison !

ProstiuL’ex-maire de Ouagadougou a tiré sa révérence de l’hôtel de ville sans réussir à discipliner les tenanciers de chambres de passe. Dans la croisade qu’il a entamée en début 2008 pour faire fermer les maisons-closes insalubres, Simon Compaoré a trébuché sur le refus des propriétaires et gestionnaires de ces… «boutiques». Depuis lors, plusieurs bâtiments initialement destinés à l’usage d’habitation ont été vite transformés en chambres de passe. Surtout dans les quartiers périphériques. En remettant les clefs de la mairie à Marin Casimir Ilboudo, Simon Compaoré met, entre les mains de son héritier, une patate chaude que ce dernier se doit de bien tenir, quitte à se brûler les doigts. Dur, dur de s’attaquer aux maisons-closes de Ouagadougou ! Simon avait pourtant raison : l’activité est interdite et même sévèrement réprimée par le Code pénal du Burkina Faso. Pourtant, les exploitants des maisons-closes s’en mettent plein les poches, en toute impunité…

Ouagadougou, quartier Patte d’Oie. Nous sommes au 12e arrondissement. A quelques mètres du boulevard Mouammar Kadhafi menant vers Ouaga 2000, se dresse une gigantesque bâtisse à 3 niveaux. Elle a des allures d’un hôtel moderne de 3 ou 4 étoiles. Mais tout le quartier sait que cet établissement offre ses services surtout aux couples qui veulent s’offrir une partie de plaisir. C’est d’ailleurs nettement plus rentable, car la même chambre pourrait être louée, en une nuit, à 3 ou 4 clients qui vont y passer seulement quelques dizaines de minutes.

Au quartier Cissin, ex-secteur 16 de Ouagadougou, Souley, un jeune homme bien bâti de 37 ans vit, depuis 9 ans, de la gestion d’une maison-close qui lui a été confiée par le proprio. Ce haut lieu de débauche était, au départ, une cour commune couramment appelée «célibatérium». Souley explique qu’au début, en 2001, il y avait 14 compartiments du type «entrer-coucher» qui étaient loués à 7 500 F CFA par mois et la plupart des occupants étaient des commerçantes «yoruba» venues du Nigeria Elles avaient leurs boutiques de produits cosmétiques à l’intérieur du marché «Paglayiri», situé à quelques dizaines de mètres de la cour en question. «Le style de vie de ces dames-là a obligé les locataires burkinabè à quitter la cour les uns à la suite des autres, et les maisons ainsi libérées étaient d’office reprises par d’autres Nigérianes nouvelles venues», explique Souley. Ainsi, la cour commune était progressivement devenue le quartier général des yoruba.

Célibatérium devenu chambre de passe…

Et Souley nous confie qu’il s’y passait, la nuit surtout, des choses pas très catholiques. En clair, la plupart des locatrices étaient des prostituées qui y conduisaient leurs clients, de nuit comme de jour. Et lorsqu’il a été mis au courant de ce qu’était devenue la concession au portail vert, le propriétaire, alors revendeur de pièces détachées pour engins à deux roues, a eu le réflexe de vider la cour, bien que les locatrices aient jusque-là été bons payeurs. La parade trouvée, c’est une augmentation du loyer qui passe de 7 500 à 10 000 F CFA, avec, à la clef, une mise en garde: plus aucun retard de paiement ne sera toléré. Mais rien n’y fit. Aucune locatrice n’annonce son départ. Mieux, à la fin du mois suivant, elles s’exécutent toutes et paient les 10 000 F CFA à bonne date. Le propriétaire récupère cet argent, procède à quelques réaménagements sommaires à l’intérieur de la cour, renouvelle la peinture du portail et s’offre ainsi un nouveau prétexte pour une nouvelle augmentation : le loyer fait désormais 12 500 F CFA. Là encore, peine perdue, personne ne déménage ! Trois mois après, toutes les locatrices sont à jour de leurs loyers majorés. Mais là, exceptionnellement, les bons comptes n’ont pas fait les bons amis, car le propriétaire reviendra, en force cette fois-ci, pour tenir un langage de vérité à ses locatrices : «Je suis au courant de ce que vous faites ici. Comme vous utilisez ma cour pour chercher de l’argent, vous allez désormais payer un loyer quotidien qui vaut 2 000 F CFA ! Oui, 2 000 F CFA chaque jour ! Tous les matins, Souley viendra les récupérer auprès de chacune d’entre vous. Celle qui ne veut pas se soumettre à ces conditions peut, dès à présent, me remettre les clefs et aller voir ailleurs». Voilà ! La messe est dite ! Et le lendemain était premier jour d’un nouvel emploi pour le jeune Souley alors âgé de 26 ans, qui se chargeait donc de ramener à son oncle, tous les matins, la somme de 28 000 F CFA représentant les loyers quotidiens des 14 maisonnettes à pièce unique. Cela a duré jusqu’en 2004. Pendant deux ans donc, le revendeur de pièces détachées s’en sortait, selon nos calculs, avec un revenu brut de 840 000 F CFA par mois, dont il déduisait le salaire mensuel de son neveu d’employé, qui s’élevait à 40 000 F CFA. Jamais le commerçant n’avait imaginé que ses deux vieux bâtiments de 7 maisonnettes chacune pouvaient lui rapporter autant d’argent. Mais les choses ne s’arrêtent pas là, le meilleur est à venir…

Souley nous confie s’être rendu compte, en 2004, au moment où la concession était devenue un haut lieu de commerce du sexe et reconnue comme tel, que les chambres étaient sous-louées par les locatrices régulières, à d’autres prostituées étrangères à la cour, qui faisaient payer à leurs clients, la somme de 1500 F CFA comme frais d’occupation pour les quelques minutes du temps de plaisir. Souley crie donc à l’escroquerie et propose à son oncle la reprise en main du business, en mettant les 14 maisonnettes en location quotidienne à tout couple ayant les moyens de payer 1 500 F CFA pour la passe. Le propriétaire adhère à l’idée de son neveu et lance un ultimatum de deux mois pour voir partir de la cour la dernière locatrice. Nous sommes en octobre 2004 et Souley élit domicile dans l’une des maisonnettes qui lui fait office de bureau et, en même temps, de garde-draps. Les 13 autres sont quotidiennement louées à une clientèle qui atteint le chiffre d’environ 40 couples en jour ordinaire et d’au moins 60 entrées en week-end (vendredi et samedi). Voilà donc comment le célibatérium de Cissin à usage d’habitation est devenu maison-close en toute illégalité depuis 2004 et rapporte à son propriétaire pas moins de deux millions FCFA par mois. Ce qui dépasse de loin le salaire mensuel officiel du président du Faso qui, selon le magazine Construire l’Afrique de septembre 2008 est de 1 million 672 mille francs CFA, soumis à l’impôt.

Un vieux combat de «Simon, le maire»

Des chambres de passe pareilles, il y en a en pagaille à Ouagadougou. Une étude menée depuis 2004 par le service de l’Action sociale et de l’éducation de la commune de Ouagadougou, a dénombré 99 chambres de passe réparties dans presque tous les secteurs de la ville avec une forte concentration de 27 maisons-closes dans le seul ex-arrondissement de Baskuy alors géré par le nouveau maire de la commune. Seulement quelques minutes après son élection le 11 mars 2013, le nouvel édile de Ouagadougou, a déclaré, droit dans les yeux des journalistes qui l’ont interpellé sur la question, que «les préoccupations des résidents de Ouagadougou vont au-delà des chambres de passe, des maisons-closes». Faut-il y voir un aveu d’impuissance face à une pratique qu’il sait difficile à enrayer ? On attend de le savoir. Mais avant lui, et il convient de le rappeler, Simon Compaoré avait mené le combat sans succès, d’abord en 1995, aux premières heures de sa prise de fonction à la tête de la mairie de Ouagadougou, puis en 2008. Cette deuxième tentative commence par un point de presse. Nous sommes le 9 février 2008. Le maire fait part aux journalistes de son intention de faire fermer les chambres de passe de Ouagadougou, en s’appuyant sur l’argument de l’illégalité de l’exploitation de ces maisons-closes. En plus du Code pénal du Burkina Faso dont il a cité quelques articles qui punissent les exploitants de ces maisons-là, Simon Compaoré a brandi un gros document qui s’appelle la RAF (Réorganisation agraire et foncière) dont les articles 158, 226, 227 et 228 interdisent formellement le détournement des parcelles à usage d’habitation vers d’autres fins. Le 19 mars 2008, l’ex-maire de Ouagadougou convoque les gérants et les propriétaires de chambres de passe à son cabinet pour leur annoncer, sans sourciller, la fin prochaine de leur business. Cela s’est passé sous le regard approbateur du service de l’Action sociale de la mairie et sous le qui-vive de la police municipale commise à la tâche de parer à tout débordement éventuel. «Votre activité est illégale, interdite et même punie par la loi. Vous avez donc 3 mois pour reconvertir vos bordels en lieux d’activités légales», avait laissé entendre le maire de Ouaga. Mais les gérants de chambres de passe qui étaient déjà au parfum du projet du maire, depuis sa sortie médiatique du 9 février 2008, ont tout fait pour sauver «la poule aux œufs d’or». Réunis au sein de l’association des gérants et propriétaires de chambres de passe, ils ont vite fait de proposer au maire une reconnaissance légale de leur activité afin de pouvoir payer les impôts et autres taxes; l’institution de cahiers des charges; la création d’une caisse de solidarité au profit des jeunes filles désœuvrées, principalement financée par les tenanciers de chambres de passe, etc. Peut-être voudraient-ils bien payer des impôts. Mais encore fallait-il quelqu’un pour récupérer cet argent malsain pour le fisc. C’était donc mal connaître Simon Compaoré qui n’a pas salivé devant de telles propositions qui auraient permis d’augmenter l’assiette fiscale de la commune de Ouagadougou. L’ex-maire n’a pas voulu de cet argent ; il a réussi à déjouer la tentative de légalisation de l’activité de gérance de chambres de passe.

Le regroupement informel des tenanciers de maisons-closes qui avait reconnu qu’il y avait fort à faire pour venir à bout de l’insalubrité dans les chambres de passe, s’était également engagé à jouer les premiers rôles, aux côtés de l’autorité et de la police municipale, afin de mettre de l’ordre, par la stratégie de contrôles inopinés, dans les maisons-closes qui sont en deçà d’un certain seuil de propreté. Car le président de l’association avait lui-même relevé la surpopulation dans certaines maisons-closes avec, quelque fois, jusqu’à sept matelas séparés de rideaux dans une même chambre. Sébastien Nanéma dénonçait aussi, entre autres manquements graves, l’hébergement, dans certaines maisons, de jeunes filles mineures livrées à la prostitution.

Le 14 avril 2008, face à l’entêtement des gérants de chambres de passe, le maire a dû proroger le moratoire qui passe de trois à douze mois, le temps de permettre aux propriétaires de chambres de passe, de transformer leurs outils de travail en locaux abritant des activités légales.

Mais les douze mois sont passés depuis longtemps (plus de quatre fois d’ailleurs) et le nombre de chambres de passe à Ouagadougou n’a pas diminué d’un iota. Au contraire, de nombreux célibatériums ont été transformés en maisons-closes. De même, les nombreux établissements qui ont été érigés à l’intérieur des bas-quartiers de Ouaga et officiellement présentés comme des auberges sont, en réalité, des hôtels de passage et cela, tout Ouaga le sait. Depuis 2009, à l’expiration du moratoire de douze mois qu’il avait accordé aux gérants des chambres de passe, Simon Compaoré a très peu abordé la question jusqu’à ce qu’il passe le témoin à Marin Casimir Ilboudo.

Du temps où il était maire de l’ex-arrondissement de Baskuy, l’actuel locataire de l’hôtel de ville s’était quelques fois prononcé sur la question de la lutte contre la prostitution à Ouagadougou. A Dapoya, la situation de la rue Zoom-koom, sanctuaire nocturne de la prostitution, avait requis, en 2010, une interpellation du Premier ministre par les riverains. En réagissant suite à cette lettre ouverte parue dans la presse, Marin Casimir Ilboudo, alors maire de Baskuy, avait qualifié d’inopportune cette interpellation du Premier ministre, car l’arrondissement de Baskuy (dont relève la rue Zoom-Koom) et la commune de Ouagadougou étaient habilités, d’après Casimir Ilboudo, à gérer de telles questions. «Mais tant que les complices dans l’avènement de cette pratique-là ne mettront pas la main à la pâte, c’est inutile. Au-delà de l’intérêt individuel et particulier, nous devrions voir l’intérêt collectif. Ainsi allons-nous amoindrir le phénomène à défaut de l’enrayer», avait déclaré Marin Casimir Ilboudo, en 2011, alors qu’il siégeait au trône de Baskuy.

Le Code pénal est clair !

L’échec de Simon Compaoré dans sa tentative de mettre fin à une activité aussi illégale que la gérance des maisons-closes pourra-t-il justifier une éventuelle inaction de son remplaçant dans ce sens ? Non, bien entendu ! Partons du principe que la loi existe pour être respectée. Gérer une maison-close revient évidemment à encourager la prostitution. Les propriétaires, tenanciers ou gérants de chambres de passe et assimilés foulent donc aux pieds des dispositions légales en vigueur au Burkina Faso; ce qui fonde d’ailleurs l’illégalité de leur activité, et s’exposent, par conséquent, aux peines pécuniaires et privatives de liberté prévues dans les articles 422 à 430 du Code pénal du Burkina Faso. Marquons un arrêt, à titre d’exemple, sur l’article 427 : «Est puni d’un emprisonnement de deux à cinq ans et d’une amende de 600 000 à 1 500 000 francs, quiconque reçoit habituellement une ou plusieurs personnes se livrant à la prostitution à l’intérieur d’un hôtel, pension, débit de boisson, club, cercle, dancing ou lieu de spectacle ou leurs annexes, ou lieu quelconque ouvert au public ou utilisé par le public et dont il est le détenteur, le gérant ou le préposé. Les mêmes peines sont applicables à toute personne qui assiste lesdits détenteurs, gérants ou préposés. Dans tous les cas, la décision de condamnation doit ordonner le retrait de la licence dont le condamné était bénéficiaire. Elle peut, en outre, prononcer la fermeture temporaire ou définitive de l’établissement ». Lorsque l’on s’en tient à cet article du Code pénal, et c’est suffisamment clair, les centaines de personnes qui sont propriétaires, gérantes et employées des chambres de passe à Ouagadougou, devraient donc payer, non pas des impôts comme elles l’ont proposé, mais plutôt des amendes assorties de peines d’emprisonnement ferme avec, à la clef, une mise sous scellé de leurs établissements, voire un retrait de la propriété de la parcelle sur laquelle est exercée l’activité d’exploitation des chambres de passe. Et ce n’est pas tout : les gérants de chambres de passe font figure de proxénètes, au regard des dispositions de l’article 424 du Code pénal du Burkina. Ils s’exposent, par conséquent, à une peine d’emprisonnement de un à trois ans et d’une amende de 300 000 à 900 000 francs. Car, de par leurs activités, ils «partagent les produits de la prostitution d’autrui et récoltent les subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution».

Le nouvel édile de Ouagadougou devrait donc bénéficier du soutien du pouvoir central, de la Justice notamment, et poursuivre le combat engagé par son prédécesseur, Simon Compaoré, pour réussir la reconversion progressive des maisons-closes de Ouaga, afin d’en faire des habitations, car les Ouagalais en ont besoin, ou des magasins à activités légales. Cela aura comme avantage supplémentaire, de permettre aux tenanciers d’échapper à la prison.

Par Paul-Miki ROAMBA

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La cartographie des chambres de passe

En 2004, la commune de Ouagadougou a commandité une étude qui a surtout consisté à recenser la totalité des chambres de passe de Ouaga. Cet excellent travail conduit sous la direction de Marie Paul Compaoré/Kambou, Directrice de l’Action sociale et de l’Education, a permis d’identifier et de localiser effectivement les 99 chambres de passe recensées à cette date. Le document fait état d’une forte concentration de maisons-closes (27) dans l’ex-arrondissement de Baskuy où se situent des chambres de passe connues sous des noms tels que Auberge du Ciné Kadiogo, Ampoule rouge, la Causette, Matongue, Maquis le Pélikan, Hôtel de l’entente, Auberge Samaritain , Concession Saint Léon, Concessions Saint Joseph, Bar resto Wend Pouire, Hôtel Wend Kuni, etc.

Dans l’ex-arrondissement de Bogodogo, l’étude de 2004 avait recensé 23 chambres de passe dont certaines étaient identifiées sous les noms Bagdad, Votre bière, La Source, Espace loisir, Ouaga camping, Auberge ZZ, Maquis Holly Wood, Ampoule rouge, Auberge Wend Yam, Maison blanche, Maquis le Creuset, Auberge 1200 logements, le Quotidien service, Ben buvette, Maquis Brakina, Bar Kémaako, etc.

Dans l’ordre, c’est l’ex-arrondissement de Boulmiougou qui suit avec 22 chambres de passe dont les plus connues, en 2004, portaient des noms tels que Buvette chez Pascal, Buvette Coca Cola Pagalayiri, Buvette resto «c’est la vie», Kampala city, Kourita, chez Coulibaly, Buvette Hamilton, Jardin de Boulmiougou, etc.

Dans les ex-arrondissements de Nongremassom, et de Sig-noghin, le nombre de maisons-closes en 2004 était respectivement de 15 et 10. Depuis 2004, 9 années sont passées; Ouagadougou s’est considérablement élargie. La population a augmenté. La loi de l’offre et de la demande s’est appliquée sur le marché du sexe et de nouvelles chambres de passe ont ouvert leurs portes pour satisfaire le trop plein de demandeurs. La cartographie des chambres de passe ci-dessus présentée a dû subir de profondes modifications.

PMR

 

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