ABONNEMENT EN LIGNE. Accédez à l'ensemble des articles publiés pendant la période de votre abonnement et à toutes les éditions publiées depuis 2012. Pour vous abonner, contacter notre Service clientèle: (00226) 25 411 861, (00226) 71 13 15 14 ou (00226) 72 50 2222. E-mail: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

«Si le Premier ministre persiste, …»

PrsidentLe Premier ministre Luc Adolphe Tiao n’oubliera pas de sitôt l’incident qui s’est produit le 18 mars à l’université de Ouagadougou. Il s’y est rendu mais il a dû rebrousser chemin sous la pression des étudiants. Le président de l’Association nationale des étudiants burkinabè, section de Ouagadougou, qui a suivi de près les événements, fait, dans cette interview, un décryptage de la situation. Et interpelle, de vive voix, les autorités sur les conditions de misères que vivent les étudiants. A commencer par le président du Faso…

Courrier confidentiel: Les étudiants ont pratiquement «chassé» le Premier ministre de l’université de Ouagadougou, le 18 mars dernier. Pourquoi en est-on arrivé là ?

Patrice Zoehinga: C’était pour dénoncer la parade que le Premier ministre venait faire à l’université. Il voulait faire une campagne médiatique. Dans le chronogramme officiel, il n’avait prévu que 45 mn pour discuter avec les étudiants sur des questions pourtant cruciales. La grande partie du temps était réservée à des allocutions et des visites de chantiers qui devaient être terminés depuis longtemps.

Il dit pourtant être venu, de bonne foi, vous écouter, comprendre vos problèmes et trouver des solutions. Etes-vous allergiques à cette demande de dialogue ?

Non ! Nous ne sommes pas allergiques au dialogue. Mais il s’agissait pour nous de dénoncer sa parade sur le campus. Si son intention était de toucher du doigt les réalités de nos universités, c’est désormais chose faite. Les étudiants ont scandé leurs problèmes; ils les ont énumérés sur des pancartes. C’est cela la réalité à l’université. Et le Premier ministre a pu le constater ce jour-là.

Vous parlez de «parade» du Premier ministre. Voulez-vous dire que, dans le contexte actuel, il n’est pas digne d’être pris au sérieux ?

Son chronogramme était essentiellement consacré à prononcer des discours et à visiter des bâtiments qui devaient être terminés depuis longtemps. Ceux qui ne sont pas imprégnés de la situation à l’université pourraient penser qu’il s’agit de bâtiments dont la construction vient de débuter, alors que ce n’est pas le cas. La section «stomato odonto» par exemple a été promise depuis 2005; les laboratoires R+2 depuis 2008; l’université Ouaga 2 depuis 2007. Normalement, le Premier ministre ne devait pas les visiter en tant que chantiers, mais en tant qu’infrastructures. En clair, tous ces chantiers devaient être terminés et opérationnels.

Vous auriez pourtant pu le recevoir et le lui dire droit dans les yeux pendant les discussions…

Le temps qu’il nous a réservé était très insuffisant. Seulement 45 mn, de 17h 30 à 18h 15 pour discuter avec 9 organisations d’étudiants ! C’était largement insuffisant.

Pourquoi ne lui avez-vous pas signifié cela avant la rencontre afin qu’il puisse éventuellement réaménager le chronogramme ?

Nous avons reçu le chronogramme le vendredi vers 12h. Le temps de l’analyser, nous étions déjà dans le week-end.

Avec le recul, regrettez-vous les scènes qui se sont déroulées ?

Nous ne regrettons rien. Comme nous l’avons dit, les problèmes de l’université sont aujourd’hui connus. Le Premier ministre a pu, une fois de plus, prendre connaissance de ces problèmes. Nous attendons de sa part des propositions et des actions concrètes.

Quels sont les principaux problèmes auxquels sont confrontés les étudiants ?

Nous avons énuméré, en 2011, les principaux problèmes que vivent les étudiants dans une plate-forme revendicative adressée au président du Faso. Cette année encore, les problèmes ont été recensés dans une plateforme revendicative et transmis au ministère chargé des Enseignements et aux présidents des universités. Il s’agit de quatre grands points: la question académique et pédagogique, la question sociale, la question des libertés et la question des engagements que nos autorités ont pris de par le passé mais qui n’ont pas été respectés.

Concernant les infrastructures, on constate que les étudiants de l’université Ouaga 2 continuent de squatter les locaux du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO). Au niveau de l’université de Ouagadougou, le plus grand amphithéâtre a 1500 places alors qu’il y a des promotions de plus de 2000 étudiants. Il est également rare de voir une promotion qui est dans un amphithéâtre adapté à ses effectifs. A cela s’ajoute la question des laboratoires qui étaient promis depuis 2008. Le problème se posait avec acuité; aujourd’hui, c’est encore plus grave. Les bibliothèques sont, en termes de capacité d’accueil, dépassées. Les documents qu’on y trouve sont d’un autre siècle alors qu’on a besoin de documents récents.

La question de la remise des copies pose également problème. En 2007, un arrêté ministériel a été pris pour résoudre le problème des retards dans la remise des copies. Mais dans certaines UFR et certaines promotions, il y a toujours des velléités de remise en cause de cet acquis. Concernant les évaluations des étudiants, il arrive que certaines promotions qui doivent composer se rendent compte, à l’heure indiquée, qu’il n’y a même pas de sujet. Dans certains cas, pendant qu’une moitié des étudiants compose, l’autre attend qu’on reproduise les sujets parce qu’il n’y en a pas en nombre suffisant. Et lorsque vous finissez de composer, il faut souvent attendre pendant quatre mois avant d’avoir les résultats. Par exemple, les résultats de «Sciences et technologies» viennent de «tomber»: 35 admis sur 1880 étudiants. Ils ont fini de composer depuis novembre mais ce n’est qu’en mars que les résultats sont disponibles.

L’autre gros problème, c’est le système LMD (Licence-Master-Doctorat). Il faut des textes clairs qui régissent le fonctionnement de ce LMD. Il ne faut pas que les étudiants en pâtissent. Car aujourd’hui, la catégorie d’étudiants supposés être concernés par le «blanchiment technique» dont parle le Premier ministre sont dans le système LMD.

Il y a également la cruciale question du restaurant universitaire. Le CENOU propose 10 000 plats pour une population de plus de 50 000 étudiants. Cela pose véritablement problème. Il en est de même de la question des cités universitaires. Environ 4% des étudiants sont en cités universitaires. Il n’y a pas non plus aujourd’hui, un système de transport fiable pour les étudiants. Concernant les allocations sociales, avec le coût de la vie aujourd’hui, l’aide à 150 000 FCFA est dépassée. Nous demandons que cette aide soit portée à 250 000 FCFA. Nous demandons également que le taux de la bourse soit revu à la hausse de 25%. La base d’octroi de cette bourse doit également être revue. 1000 bourses par an, au regard du nombre important de bacheliers, est un taux largement dépassé.

Il y a aussi nos revendications concernant les libertés. Ni les parents, ni les camarades de Dabo Boukary, étudiant en 7e année de médecine, assassiné en mai 1990, ne savent où il est enterré. A cela se greffe la question des décrets liberticides. Le plus récent est celui du 12 juillet 2012. C’est sur la base de ce décret qu’on a exclu arbitrairement des étudiants à l’université de Koudougou.

En termes d’engagements non respectés, il y a la question de l’université Ouaga 2, la question du bâtiment R+2 extensible en R+3. En outre, la publication, chaque année, du calendrier officiel de paiement des allocations n’est pas respectée. Concernant le restaurant universitaire central-annexe, la première pierre a été posée par le Premier ministre de l’époque Tertius Zongo, mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu une deuxième pierre. Il y a bien d’autres engagements que nos autorités ont pris mais qu’ils n’ont pas été respectés. Ces préoccupations, loin d’être exhaustives, traduisent les problèmes que vivent les étudiants à l’université.

Le Premier ministre affirme pourtant, dans le discours qu’il devait prononcer à l’université le jour de l’incident, que l’Etat a fait de gros investissements: plus de 4 milliards FCFA, en 2011-2012, pour la construction et l’équipement de deux amphithéâtres jumelés et d’un bâtiment R+2, plus de 7 milliards pour la construction de 7 pavillons de 2500 places, 800 millions pour la construction d’un amphi de 800 places à l’université polytechnique de Bobo Dioulasso, sans compter les prêts, bourses et autres charges concernant le restaurant universitaire… Qu’en pensez-vous ?

Quand vous arrivez à l’université de Ouagadougou, le constat est clair: les problèmes que j’ai évoqués tantôt se posent avec acuité. Il suffit d’y faire un tour et vous verrez. Si le Premier ministre pense que l’Etat a énormément investi, cela signifie qu’il y a encore beaucoup de choses à faire.

Comment peut-on résoudre cette crise de façon efficace et efficiente ?

La résolution de la crise passe par la résolution des problèmes que traverse l’université. La manière dont les autorités gèrent nos problèmes au niveau de l’université est inadéquate. En 2008, quand les étudiants ont posé les problèmes de laboratoires et autres, ce que les autorités ont fait, c’était de les réprimer sauvagement et de fermer l’université pendant plus de deux mois. En 2009, les enseignants étaient en lutte. Au lieu de trouver des solutions aux problèmes posés, les autorités ont encore traîné le pas pendant plus de trois mois. En 2011, à la faveur de la lutte générale au Burkina Faso, les autorités ont fermé l’université pendant plus de trois semaines. Voici, en gros, six mois de perdu au niveau de nos universités par le simple vouloir des autorités. A cela s’ajoutent les problèmes que nous vivons: il y a des promotions qui n’ont que deux ou trois cours dans la semaine du fait du problème crucial d’infrastructures. Certaines promotions sont obligées de suivre les cours de 18h à 21h. Tout le reste du temps, ils n’ont pas cours parce que le problème d’infrastructures se pose avec acuité. Souvent, deux promotions peuvent se retrouver dans la même salle de cours, chacun espérant faire sortir l’autre pour pouvoir bénéficier de la salle. Aujourd’hui, les étudiants vivent à la limite du supportable. Si toutes ces questions trouvent des solutions concrètes sur le terrain, je pense que nous pourrons sortir de cette crise.

Si, aujourd’hui, le Premier ministre vous appelle à la table de discussion, seriez-vous prêts à y aller ?

Nous l’avons déjà dit, les problèmes de l’université sont connus de tous. Même ceux qui ne sont pas à l’université ou qui n’ont pas en charge l’université connaissent les problèmes de l’université. Le président du Faso, qui est au plus haut niveau de l’Etat, a les problèmes de l’université dans ses tiroirs depuis 2011. Aujourd’hui, les autorités ministérielles et universitaires ont les problèmes des universités dans leur main.

Reste à en discuter pour trouver des solutions appropriées…

Effectivement, si l’on veut trouver des solutions appropriées, il suffit d’appeler les étudiants et de leur dire «voici les problèmes que vous nous avez transmis; voici les propositions concrètes que nous faisons». La discussion pourra alors commencer.

Déjà, le Premier ministre parle de «blanchiment technique» afin de pallier au chevauchement des années universitaires. Quelle analyse en faites-vous ?

Nous pouvons dire, de prime à bord, que la question du «blanchiment technique» est une nouvelle trouvaille des autorités. C’est à elles d’expliquer le contenu qu’elles donnent à ce «blanchiment technique». Mais s’il s’agit de savoir si nous sommes pour ou contre ce «blanchiment technique», notre réponse est claire: Il y a une cause qui a conduit au chevauchement des années. Si on s’attaque à la conséquence et qu’on laisse la cause, cette dernière produira les mêmes effets. C’est pourquoi nous sommes contre le blanchiment dit technique. Il faut plutôt apporter des solutions concrètes aux problèmes qui sont déjà connus de tous et qui figurent dans notre plateforme revendicative au lieu de procéder à des «blanchiments techniques».

A l’heure actuelle, qu’avez-vous, du fond du cœur, envie de dire au Premier ministre ?

Au Premier ministre et, partant, à l’ensemble des autorités, nous souhaitons dire que les problèmes de l’université sont aujourd’hui connus. Ils ont ces problèmes synthétisés par l’ANEB en termes de plateforme revendicative. Il ne leur reste qu’à proposer des solutions concrètes aux étudiants. L’heure n’est plus au discours.

Qu’entendez-vous faire si le Premier ministre tient, mordicus, au «blanchiment technique» dont il parle ?

Ce n’est pas cela la solution. S’il tient à ce «blanchiment technique», s’il insiste et persiste dans sa lancée et veut passer au forceps, les étudiants se donneront également les moyens d’analyser et d’apprécier. Nous souhaitons également nous prononcer sur les 710 millions brandis par le Premier ministre comme mesure d’accompagnement aux étudiants. Il est important qu’on puisse avoir une compréhension claire. Depuis août 2011, il y a des étudiants qui n’ont pas eu d’allocations sociales. En réalité, ces 710 millions représentent ce que les étudiants devaient avoir de droit comme allocations financières en 2012. En réalité, il s’agit d’un droit des étudiants qui doit leur être restitué. Luc Adolphe Tiao lui-même l’a reconnu lorsqu’il a affirmé, au cours de sa conférence de presse, que cette somme avait été gelée par les autorités.

Après cette conférence de presse, le Premier ministère vous a-t-il contactés pour harmoniser les violons ?

Non.

Comment voyez-vous, dans les conditions actuelles, l’avenir de l’université ?

Il est dans la main des autorités. Elles ont les solutions à la crise. Les problèmes sont déjà connus. Il s’agit maintenant de trouver des solutions concrètes.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

Aller au haut
X

Right Click

No right click