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«On fait un procès injuste et malhonnête à Blaise Compaoré»

El Hadj TandinaLe Président Compaoré est-il la personne adéquate pour continuer la médiation entre les acteurs de la crise malienne ? «Oui !», répond, sans ambages, le président du Mouvement populaire des jeunes de Gao, une ville du Nord-Mali, où les djihadistes du MUJAO et d’Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI), dans leur folle application de la charia, avait coupé des mains et des pieds de citoyens maliens. Mais pas question, dit-il, que le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) soit, dans les conditions actuelles, à la table de dialogue. Et ce n’est pas tout. Dans cette interview, El Hadj Tandina donne un coup de pied dans la fourmilière, fait un décryptage des sujets brûlants de l’heure et lance un appel pressant à la communauté internationale.

Courrier confidentiel: Vous êtes à la tête d’un mouvement de résistance contre les djihadistes dans le Nord du Mali. Comment agissez-vous concrètement sur le terrain ?

El Hadj Tandina: Il existe ici des mouvements de résistance armés. Mais notre organisation est un mouvement de résistance civile. Nous sommes des habitants de Gao qui avons décidé de rester sur place et de résister à l’occupation de certaines villes par le MNLA, le MUJAO, AQMI et Ansar Eddine. Nous n’avons pas d’armes mais nous avons décidé de rester auprès des populations, de les aider à surmonter ces moments particulièrement difficiles et très critiques pour notre pays.

Dans quelles conditions vivent les populations du Nord ?

Il y a eu des exactions sur les populations civiles depuis l’arrivée des djihadistes. Nous les avons vécues d’abord avec le MNLA. Des assassinats ciblés mais aussi des tortures. En outre, des femmes ont été violées devant leurs maris, des enfants violées devant leurs parents et des familles humiliées. Après le MNLA, le MUJAO est arrivé et a décidé d’appliquer la charia. Ils ont voulu, sous le couvert de l’Islam, perpétrer des actions terroristes. Ce sont aussi des narcotrafiquants. Ils ont lapidé des couples, ils ont coupés des mains et des pieds. C’était très dur ! Très très dur !

Il est question, ces derniers temps, d’exactions de la part de certains éléments de l’armée malienne. Avez-vous été saisi à ce sujet ?

Dans une guerre, il y a toujours des bavures. L’armée américaine l’a fait en Afghanistan, en Irak et ailleurs. Mais ce sont souvent des actions très isolées. Il y a aussi de fausses informations qui circulent par rapport aux bavures. Souvent, des cas de légitime défense peuvent être malencontreusement considérés comme des bavures. C’est regrettable que les gens ne viennent pas sur le terrain avant de porter des jugements qui, dans certains cas, se révèlent infondés.

Les djihadistes ont riposté récemment par des attaques. Vous qui suivez de près les événements, que s’est-il réellement passé ?

C’est d’abord un kamikaze qui est arrivé à moto et qui s’est fait exploser. Heureusement qu’il était la seule victime. Un gendarme a été légèrement blessé par les débris. Il y a eu aussi une autre attaque. Là également, les victimes étaient des djihadistes. Bref, ces derniers ont décidé de ne pas faire une guerre loyale, mais plutôt une guérilla, si bien qu’ils sont difficilement contrôlables, donc plus redoutables.

Qu’est-ce qui justifie, selon vous, la présence du MNLA au Nord-Mali, alors que tous les autres groupes islamistes ont été officiellement chassés ?

En toute honnêteté, je n’ai jamais perçu de différence entre le MNLA, le MUJAO, AQMI et Ansar Eddine. En tout cas, pour nous qui sommes sur le terrain, il n’y a pas de différence. A Anghelok, 70 soldats maliens ont été arrêtés, ligotés et abattus par des balles dans la tête, dans une garnison de l’armée malienne. Cet acte extrêmement grave a été posé par des membres du MNLA, du MUJAO, d’AQMI et de Ansar Eddine. Le 31 mars 2012, ces quatre mouvements sont arrivés à Gao, pratiquement à la même heure. Comment peut-on, au regard de ces éléments, dire qu’il y a une différence entre ces groupes armés ? La seule petite différence à mon avis, c’est que les membres du MNLA étaient des intellectuels qui ont procédé à des recrutements afin de mieux se faire entendre. Les autres groupes islamistes en ont profité pour renforcer leur assise dans le Nord du Mali. Le MNLA avait besoin d’une force pour revendiquer l’indépendance du territoire qu’il appelle Azawad. Le MUJAO, AQMI et Ansar Eddine avaient, eux, besoin d’un allié pour conquérir les différentes villes du Nord. AQMI ne pouvait pas conquérir seule ces villes, sinon elle aurait la communauté internationale, tout de suite, sur le dos. Elle a donc profité de la couverture du MNLA. Il y avait visiblement un contrat entre ces différents groupes. Notre chance, c’est que la population n’est ni du côté du MNLA, ni du MUJAO, ni d’AQMI, ni de Ansar Eddine.

Le Président Dioncounda Traoré a affirmé que le dialogue était possible avec le MNLA. Partagez-vous cet avis ?

Le Président malien, selon ce que j’ai compris, a dit de discuter avec les populations maliennes. Or, le MNLA n’est pas un mouvement malien. En effet, lorsque vous décidez librement de déchirer votre nationalité et que vous vous réclamez d’un pays tiers (l’Azawad, NDLR), vous ne pouvez pas parler au nom du Mali ou prétendre être du Mali. Face à cette situation, notre mouvement a posé des conditions fermes pour un dialogue éventuel avec le MNLA: qu’il revienne sur sa déclaration d’indépendance, qu’il dissolve le gouvernement fantôme qu’il a formé à Gao, qu’il présente ses excuses à l’assemble du peuple malien, car il n’existe pas un seul Malien qui ne souffre pas de cette crise. Il faut aussi que le MNLA dépose les armes et se mette à la disposition de la Justice. Je peux vous assurer que si les membres du MNLA se conforment à tous ces points, malgré ce que j’ai sur le cœur, malgré les actes que j’ai vécus, je pourrais demander à la Justice malienne de bien vouloir les excuser et de leur permettre de revenir dans la république.

C’est un peu ambigu. Etes-vous pour la Justice ou pour l’amnistie ?

Je ne suis pas pour l’amnistie parce que le MNLA n’a rien fait pour mériter cela. Je suis pour la Justice dans toute sa plénitude.

Que pensez-vous de la médiation conduite par le Président Compaoré ?

Blaise ccccompLa médiation de Blaise Compaoré est très mal comprise par les uns et les autres, tant au Burkina qu’au Mali. Mais en ce qui me concerne, si j’étais médiateur, j’aurais préféré avoir des gens avec qui je pourrais discuter ou que je pourrais obliger à venir discuter que de les laisser dans une aventure où on ne pourrait pas les contrôler. J’ose croire que c’est pour cette raison que le Président Compaoré a accepté que le MNLA soit au Burkina. C’est pour les avoir à portée de main.

Dans ce cas, le médiateur n’est-il pas finalement juge et partie ?

Je ne crois pas que Blaise Compaoré soit du côté d’un camp ou de l’autre dans cette affaire. Je ne crois pas non plus qu’il soit sympathisant d’un groupe donné. Je le vois comme un ami du Mali, un frère. Même d’un point de vue économique ou politique, je ne vois pas quel intérêt Blaise Compaoré et le Burkina ont à soutenir une rébellion armée contre le Mali. C’est un procès injuste et malhonnête qu’on fait au Président Compaoré.

Qu’avez-vous, à l’heure actuelle, envie de dire au Président malien, Dioncounda Traoré ?

J’ai un message particulier à lui adresser. Le Mali a vécu l’un des moments les plus difficiles, les plus tragiques et les plus humiliants de son histoire. Mais nous sommes obligés de vivre ensemble. Nous avons des gens originaires de plusieurs pays à Gao et dans les autres villes du Nord. Ils ont été attaqués dans leur dignité, dans leur orgueil. Ils ont perdu des êtres chers, des biens matériels. Je demande aux autorités du Mali de faire en sorte que les discussions ne soient pas limitées à un groupe parce qu’il a pris des armes. Il faut surtout discuter avec les populations. Ici à Gao, par exemple, des gens se sont organisés pour jouer le rôle de l’Etat pendant la période de crise. Ils ont aidé les populations à faire face à la situation. Malgré que l’hôpital par exemple ait été attaqué et détruit par le MNLA, des habitants se sont organisés pour faire en sorte que les centres de santé fonctionnent au profit des populations. Ces hommes et femmes doivent être consultés. Nous devons nous regarder en face et nous dire la vérité: qu’est-ce qui nous a conduits dans cette crise ? Que faut-il faire pour en sortir ? Quelles dispositions prendre pour ne plus retomber dans cette situation ? Mais si l’on reste à Ouaga, à Bamako ou ailleurs pour signer des conventions ou des accords sans impliquer les populations, c’est fort probable que nous retomberons dans la crise.

Que faut-il faire, selon vous, dans l’immédiat, pour les populations qui vivent dans la partie nord du Mali ?

C’est une population qui vit des moments très difficiles. Il n’y a pas à manger. Même lorsque vous avez un peu d’argent, c’est difficile d’avoir à manger. Il est important que la communauté internationale pense à ouvrir un corridor humanitaire sécurisé au profit des populations des localités du Nord.

Avez-vous des nouvelles des soldats burkinabè présents au Mali ?

Le contingent burkinabè est actuellement dans la région de Ségou, précisément dans la localité de Markala, vers la frontière mauritanienne où il sécurise un pont très important. Ce pont permet de déboucher sur le Nord-Mali. C’est une zone très sensible. Si le contingent burkinabè est là-bas, cela signifie que les techniciens ne les y ont pas placés par hasard. Hier (le 22 février, NDLR), le chef d’Etat-major général des armées burkinabè, Nabéré Honoré Traoré, est venu faire une revue de troupes pour requinquer le moral des soldats. Je rends hommage à l’esprit de solidarité des pays africains et ceux des autres continents qui sont venus au secours du Mali. De jeunes militaires ont parcouru des milliers de kilomètres pour venir se battre pour notre liberté, notre dignité, notre nation. Nous les remercions vivement. Nous remercions également la communauté internationale, notamment la France et les autres pays. Je vous assure que l’intervention française a sauvé l’existence et même le fondement de la nation du Mali. Je remercie aussi Blaise Compaoré et Alassane Dramane Ouattara qui n’ont ménagé ni leur temps, ni leurs efforts, ni leurs moyens pour venir au chevet de ce peuple en souffrance.

Quelle analyse faites-vous de l’omniprésence du Capitaine Amadou Sanogo dans la vie politique et militaire du Mali ?

Je vais être très honnête avec vous. Je n’ai jamais répondu à une question concernant le Capitaine Sanogo, parce que j’estime que cela ne vaut pas la peine. J’ai toujours ignoré ce monsieur et je continuerai de l’ignorer.

Il est pourtant, à l’heure actuelle, un acteur clé de la vie du Mali…

Si Amadou Toumani Touré a une part de responsabilité dans la crise actuelle pour n’avoir pas pris des décisions adéquates à un moment où il fallait les prendre, il faut rappeler au Capitaine Sanogo que son coup d’Etat a fondu les petites forces que notre armée avait. Une armée en guerre n’a pas besoin d’un coup d’Etat. C’est pour cela que nos villes sont tombées comme des mouches. Le Capitaine Sanogo porte une grande part de responsabilité de ce qui nous est arrivé.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

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