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«Le CDP nous a volé notre victoire !»

Zphirin Diabr1Et si, à l’heure où nous réalisons cette interview, vous étiez président du Faso, quelles seraient vos principales priorités ? «Je ne rentre pas dans ce genre d’hypothèses. Et d’ailleurs, je ne vous ai jamais dit que j’étais candidat à la présidence», répond, catégorique, le premier responsable de l’Union pour le progrès et le changement (UPC), Zéphirin Diabré, nouveau chef de file de l’opposition politique. Et il sait bien de quoi il parle. Il y a un «énorme boulot» à faire pour accéder au palais de Kosyam. Lorsque nous l’avons rencontré, le 7 janvier, «Zeph» a été clair: «Il nous faut absolument faire un quadrillage et un maillage systématiques du territoire national». Et ce n’est pas tout. Que pense-t-il de la longévité au pouvoir de Blaise Compaoré ? Comment perçoit-il l’ascension politique du frère cadet du chef de l’Etat ? Bref, monsieur le chef de file de l’opposition, à vous la parole !

Courrier confidentiel: Comment vous sentez-vous dans votre tunique de chef de file de l’opposition ?

Zéphirin Diabré: Notre parti assumera la fonction de chef de file de l’opposition telle qu’elle est définie par les textes en vigueur. Nous sommes républicains. C’est donc une responsabilité à laquelle nous ne nous déroberons pas. Au-delà de la question de la formalisation du Chef de file de l’opposition (CFOP), il est clair que ces élections ouvrent une nouvelle perspective pour l’ensemble de l’opposition. Non seulement l’opposition politique, mais aussi ce que j’appelle les «forces vives de la société» qui aspirent au changement. A côté des autres partis, nous avons la responsabilité de faire en sorte que ce large front puisse se réunir dans la perspective des alternances que nous souhaitons pour bientôt. Si dans le cadre du CFOP, nous pouvons déjà avoir une première plateforme politique pour conduire une action commune, c’est vraiment avec un grand plaisir que nous assumerons ce leadership. Mais cette question ne relève pas d’un seul parti, encore moins de l’UPC. C’est une question qui relève plutôt de l’ensemble de l’opposition. C’est à elle de trouver les voies et moyens pour se faire mieux entendre, être plus crédible et susciter l’adhésion des Burkinabè. Car, de par les textes, le chef de file de l’opposition n’est que le porte-parole de l’ensemble de l’opposition qui accepte ce rôle. Il n’est ni le chef, ni le fédérateur, ni le rassembleur attitré de l’opposition, même si ce sont des choses auxquelles, plus que les autres, il doit contribuer. A cela j’ajoute ce que j’ai toujours dit : l’union de l’opposition est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour réaliser l’alternance. A l’union, il faut ajouter l’implantation sur le terrain. Réunir des dizaines de sigles à Ouagadougou sans base réelle dans le pays, dans les villages et les communes, ne mènera pas à la victoire.

Justement, à ce propos, les textes portant statut du CFOP posent problème. Si bien qu’au sein de l’opposition, il y a de nombreuses divergences concernant cette institution. Quelles réformes entendez-vous proposer pour corriger cela ?

Comme nous n’avons pas encore pris fonction, c’est prématuré de se lancer dans l’énumération d’initiatives que l’on prendrait ici et là. Mais je puis vous assurer que notre action s’appuiera sans aucun doute sur les acquis et les faiblesses qui auraient été constatés par notre prédécesseur dans l’exercice de cette responsabilité. De manière collective et collégiale avec l’ensemble des autres formations politiques du CFOP, si elles le souhaitent, nous verrons quelles sont les inflexions, les améliorations, les corrections à apporter ici et là pour permettre une action plus efficiente.

Votre parti a effectué une percée politique lors des dernières élections. Certains ont même affirmé que vous étiez une «véritable menace» pour le parti au pouvoir, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Comment appréciez-vous cela ?

En tant que premier responsable de l’UPC, il y a forcément un sentiment de satisfaction de voir que, pour sa première participation à une élection, notre parti a réussi un score d’un certain niveau. Il s’est même classé parmi les premières formations politiques de notre pays. Mais cette performance n’est pas uniquement due à l’UPC, à ses militants et à ses cadres. Elle est due au fait que les «forces de changement» dans la société aient voulu exprimer un message pour traduire leur soif d’alternance. Mais au-delà des chiffres que l’on peut regarder de manière brute et qui peuvent conduire à une certaine euphorie, il est important d’être très lucide et réaliste dans l’analyse des données. Certes, et je l’ai dit déjà à mes camarades, nous sommes passés de zéro à 19 députés, mais l’UPC reste fondamentalement un parti embryonnaire. Il ne faut pas l’oublier. Et nous ne sommes pas encore premier; or, c’est cela notre vraie ambition. En deux ans et demi, nous avons parcouru les provinces pour commencer un travail d’implantation du parti, mais ce travail doit continuer et s’approfondir. Quand on prend les chiffres bruts au niveau de tout le pays, l’UPC est à peu près au même niveau que l’ADF/RDA. Elle pèse 11% des électeurs. C’est bien en deux ans et demi, mais cela montre toute la marge de progression qui reste à conquérir. Il faut donc que très rapidement, nous puissions reprendre notre bâton de pèlerin, travailler d’arrache-pied et très dur pour pouvoir implanter le parti dans beaucoup de zones où l’on n’a pas atteint des scores honorables. C’est un travail gigantesque. Et là aussi, il faut avoir une lecture très réaliste des choses: nous avons en face un parti majoritaire au pouvoir qui, même s’il a vu son score diminuer, en passant de 58% à 48%, reste une force politique considérable. Certes, lorsqu’on parle de ces élections, on met souvent en avant les manquements, les irrégularités, les fraudes, mais je dis souvent à mes camarades qu’au-delà des fraudes, il faut savoir que le CDP est un parti très implanté. Notre objectif et notre défi pour l’opposition est double: nous rassembler en tant que force, mais aussi convaincre les électeurs qui, jusque-là, votent CDP, que le changement que nous souhaitons pour ce pays, n’est pas un danger pour sa stabilité, et qu’ils peuvent voter pour nous. Si nous ne réunissons pas ces deux conditions, ce sera difficile pour nous de faire l’alternance. Mais je pense que nous pouvons le réussir.

En termes de stratégies, quelles ont été vos principales forces en matière de conquête de l’électorat ?

L’un des principaux vecteurs de notre performance, a été le choix des candidats. Une élection législative est d’abord un référendum pour ou contre le candidat. Cela est très important pour gagner ou perdre une élection. Nous avons eu la chance d’avoir, dans les provinces où nous avons gagné, des candidats qui, par leur sérieux, leur respectabilité, ont été de nature à attirer l’électorat. Et puis, il y a, en toile de fond, toute la démarche que nous avons eue depuis le début qui est de faire en sorte qu’il y ait un minimum d’implantation du parti. A travers tous mes déplacements, nous avons mis en place des comités de base. Il reste beaucoup à faire. Mais ces embryons de structurations et d’infrastructures politiques ont quand même permis d’avoir un bon score.

Il y a également le discours que le parti tient en matière de changement, les choses qu’il dénonce que les Burkinabè trouvent tout à fait vraies, et aussi l’idée que notre manière de faire de la politique peut séduire un certain nombre de segments de notre société. Et c’est sans doute tout cela qui a fait que nous avons eu ce score. Mais je ne cesserai jamais de le répéter, il ne faut pas céder à l’euphorie. 19 députés partant de zéro, c’est bon, mais la majorité n’est pas à 19. Elle est plus que cela. Le chemin est encore long, trois fois plus long que le chemin qu’on vient de parcourir. Il y a du boulot ! Du boulot énorme !

Certains affirment que vous avez bénéficié de gros moyens financiers pour battre campagne. C’est vrai, non ?

Ce sont des affirmations que l’on entend ici et là. Ceux qui ont bénéficié de gros moyens financiers, on les connaît: c’est le CDP surtout. Vous savez, comme on le dit, l’argent ne fait pas une élection. Ici au Kadiogo, j’affirme et je maintiens, que s’il n’y avait pas eu des irrégularités et des fraudes, l’UPC aurait battu le CDP. En réalité, l’UPC a battu le CDP. Mais l’UPC n’a pas le millième des moyens financiers que le CDP a mis dans le Kadiogo. C’est donc un débat qui n’a pas lieu d’être.

Justement, à ce sujet, vous n’avez pas hésité, avant la proclamation des résultats, à accuser le CDP de fraude…

Nous avons déposé des recours auprès des instances supérieures. Il y a même des maires CDP qui ont été pris avec des urnes au Kadiogo. Nous n’avons donc pas besoin de nous cacher pour le dire. Et nous répétons que notre victoire nous a été volée au Kadiogo. Mais le plus important, c’est que eux, nous et les Burkinabè qui ont voté au Kadiogo sachent qui est le plus fort ici. C’est important pour la suite.

Quel regard critique portez-vous sur les décisions de Justice concernant les recours que vous avez déposés ?

Vous me posez une question un peu délicate parce que l’institution judiciaire mérite respect, considération et presque soumission. Donc une décision de Justice, prise à quelque niveau que ce soit, même si on n’est pas d’accord, il faut la respecter. Nous regrettons le fait que nous n’ayons pas eu gain de cause, mais nous ne remettons pas en cause l’indépendance de la Justice. Nous disons simplement qu’elle a besoin d’être confrontée à plusieurs types de problèmes pour montrer une manière différente de faire le droit. Nous avons perdu cette fois, nous gagnerons peut-être la prochaine fois, mais nous nous sommes donné comme principe d’épuiser toutes les voies légales de recours, et de ne pas recourir à autre chose. Cela est très important.

A ce propos, vous avez affirmé que vous n’enverriez pas vos militants à l’abattoir. Pourtant, certains pensent que c’est par des manifestations, des protestations qu’ils peuvent obtenir gain de cause…

Lorsque nos militants, dans le Kadiogo, ont eu la certitude que notre victoire a été volée, il y a eu forcément un sentiment de colère. Et comme ce sont des militants pour l’essentiel jeunes, ils étaient prêts à organiser des manifestations pour exprimer leur mécontentement. Nous avons tenté et nous avons réussi à les en dissuader. Il faut toujours épuiser les voies de recours prévues par la loi, avant de passer à autre chose, même si on soupçonne la Justice de ne pas être impartiale.

Non pas que l’action de manifestation, elle-même, n’est pas bonne, mais très souvent, elle conduit à des débordements qui vous amènent dans des situations que vous n’avez pas prévues. Nous sommes un parti jeune et nouveau. Si nous disons par exemple que nous voulons faire une marche aujourd’hui alors que nous n’avons pas les moyens de nous assurer qu’on ne nous a pas infiltrés des casseurs, et que, par la suite, ces derniers se mettent à casser la ville, les Burkinabè qui ne sont pas encore avec nous diront «Vous voyez ? Ils ne sont même pas encore au pouvoir et voilà le désordre qu’ils font». Il est important que nos militants comprennent et aient une vision à long terme des choses. Il nous appartient aussi de mieux nous organiser la prochaine fois pour qu’on ne vienne pas nous voler. Nous avons, je crois, laissé la fenêtre ouverte. Car, dans plusieurs bureaux de votes, nos représentants n’ont pas été vigilants. C’est à nous de barricader la fenêtre pour éviter que le voleur ne rentre la prochaine fois.

Vous avez, dites-vous, de profondes divergences avec Blaise Compaoré. Lui reprochez-vous aussi sa longévité au pouvoir ?

Zphirin DiiabrTrois points essentiels de divergence: la construction de la démocratie, la construction du développement et la construction de la société. Concernant sa longévité au pouvoir, ce n’est pas un reproche mais un constat que nous avons fait. Les régimes qui durent finissent par prendre des allures qui ne sont pas bonnes pour la suite. Quelqu’un qui dure trop à la même fonction, atteint ce qu’on appelle en science du management, son «stade d’incompétence». Vient en effet un moment où vous n’avez plus de créativité. C’est pour cela qu’on limite les mandats. Vous arrivez, vous êtes frais, vous faites ce que vous pouvez, vous partez et quelqu’un d’autre vous remplace. Par exemple, sur la construction de la démocratie, on a le sentiment que ceux qui nous dirigent aujourd’hui, ne sont pas dans une perspective de gérer le pouvoir et de le laisser à d’autres personnes. Ils en font pratiquement une affaire personnelle. Cela n’est pas bon pour le pays.

Si Blaise Compaoré décidait de modifier l’article 37 de la Constitution afin d’être candidat en 2015, quelle serait votre réaction ?

Nous allons examiner cette question si elle se posait. Et nous allons l’examiner, non pas tout seul, mais avec l’ensemble de nos partenaires de l’opposition qui le voudront. Nous apporterons, en ce moment-là, la réponse appropriée.

Certains de ses partisans affirment que l’article 37, qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux, «est antidémocratique» et qu’il faut déverrouiller cet article afin de permettre au peuple de choisir son Président, même si ce dernier a déjà passé de longues années au pouvoir. Comment analysez-vous cela ?

La Constitution est claire. Elle limite le nombre de mandats à deux, pas plus. Ces aspects n’ont pas été modifiés par la volonté du peuple. Donc la Constitution doit s’appliquer.

Envisagez-vous d’être candidat en 2015 ?

On n’y est pas encore. Il reste trois ans. Et moi je ne me situe pas dans le registre des ambitions personnelles. Le moment venu, le parti, de concert avec les autres forces politiques qui le voudront, choisira la personne la plus apte à nous faire gagner. Et rien ne dit que ce sera moi. L’UPC compte beaucoup d’autres personnes qui sont en droit de penser qu’ils peuvent valablement diriger ce pays.

En tant que Président de l’UPC, ma priorité actuellement, c’est de voir comment faire pour poursuivre le travail d’implantation du parti. C’est un travail immense qui nous attend. Et le temps est très court. Actuellement, la base électorale du parti est intéressante, mais insuffisante pour faire un grand score à un candidat qu’on présenterait à l’élection présidentielle. Il nous faut absolument mettre en branle nos énergies, repartir sur le terrain, mettre en place les comités de base, village par village, les sous-sections commune par commune, les sections province par province, faire un quadrillage et un maillage systématiques du territoire national, animer ces structures et les faire travailler. C’est de cette façon qu’un parti politique devient un parti sérieux.

La force du CDP par rapport aux partis de l’opposition, c’est que, ayant hérité des structures de la Révolution, il est de facto présent dans le moindre village et le moindre hameau du Burkina Faso. Ce qui n’est pas le cas des partis d’opposition. L’UPC et les autres partis ont un travail immense à faire et si nous ne le faisons pas, ce sera difficile de renverser la vapeur.

Si vous étiez Président, aujourd’hui, à l’heure où nous parlons, quelles seraient vos principales priorités ?

Je ne rentre pas dans ce genre d’hypothèses. Et d’ailleurs, je ne vous ai jamais dit que j’étais candidat à l’élection présidentielle.

Le frère cadet de l’actuel président du Faso, François Compaoré, effectue aussi, à sa manière, une percée politique. Comment appréciez-vous son ascension ?

Je n’ai pas d’analyse à faire sur son ascension. Je m’occupe d’abord de mon propre parcours, de celui de mon parti et de celui des forces de changement. Comme nous l’avons toujours dit, notre démarche n’est pas motivée par une haine ou par un sentiment d’attaque ou de revanche vis-à-vis de qui que ce soit. Nous sommes des opposants républicains. Nous sommes opposés au pouvoir. A chaque élection, les candidats issus de l’UPC affronteront les candidats du parti au pouvoir quels qu’ils soient et les Burkinabè trancheront.

Le gouvernement Luc Adolphe Tiao III vient d’être formé. Une réaction ?

C’est un gouvernement qui se situe dans la continuité de la gestion du pouvoir par la majorité. Au-delà des changements de personnes, il n’y a rien de nouveau quant au cap et aux performances à attendre.

On note tout de même l’absence de l’ADF/RDA. Comment l’expliquez-vous ?

Comme tous les Burkinabè, j’ai noté cette absence mais je suis mal placé pour vous en donner les raisons. Seuls les responsables de l’ADF peuvent vous répondre.

Que diriez-vous si l’ADF décidait de revenir à l’opposition ?

Je dirais que c’est un retour à la maison. Et je demanderais aux autres occupants de la maison de bien vouloir les accueillir et leur donner une place.

Quel commentaire faites-vous sur la présence de l’UNDD et de l’opposant Alain Zoubga dans ce gouvernement ?

Aucun ! Nos formations politiques et les leaders qui les dirigent sont libres d’organiser leur parcours politique comme bon leur semble; l’essentiel est qu’ils assument leurs choix.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

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