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Le président de la LIDHO parle...

Prsident LIDHOLorsque nous l’avons joint par téléphone le 22 juillet, il a immédiatement manifesté sa disponibilité à répondre à nos questions. Le président de la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme (LIDH0), René Hokou Legré, a été clair: la situation en Côte d’Ivoire est préoccupante. On continue de tuer, des libertés sont confisquées et l’impunité continue de prospérer. Il y a une sorte de justice sélective, une “justice des vainqueurs”, une justice à deux vitesses. Peut-on réussir la réconciliation dans de telles conditions ? Non, répond-il. Et le voici qui donne des pistes. Morceau choisi: “Pour aider à aller à la réconciliation, on devrait étendre les inculpations à d’autres personnes, peut-être dans le camp de Gbagbo, mais aussi dans le camp du Président Ouattara”. Et ce n’est pas tout. Quelle suite a-t-on réservée au cas des Burkinabè tués, agressés, spoliés de leurs biens ou chassés pendant la crise ? Et Laurent Gbagbo devant la CPI ? Le Président Ouattara est-il à la hauteur des enjeux actuels liés aux droits de l’Homme ? Eléments de réponse.

Courrier confidentiel: Quel est l’état de santé actuel des droits humains en Côte d’Ivoire ?

René Hokou Legré: La situation des droits humains reste préoccupante. C’est une situation de précarité qui peut, à tout moment, conduire à des dérives, comme celles qu’on a connue il y a quelques jours. Plusieurs personnes ont été tuées lors d’un affrontement dans l’Ouest du pays, précisément dans la ville de Douékué. Certes, si l’on considère la situation d’il y a un an, on peut dire qu’il y a une amélioration notable.Mais de gros problèmes demeurent. On continue de tuer en Côte d’Ivoire; des gens continuent de se rendre justice; l’impunité continue de prospérer en dépit des efforts notables qui ont été faits pour aller à la paix et à la réconciliation. On retient surtout que la situation est fragile, car les problèmes qui ont entraîné la crise n’ont pas encore connu un début de solution. L’Ouest du pays demeure une région particulièrement agitée, avec des risques de confrontations inter-ethniques. La situation politique est tout aussi préoccupante. Beaucoup d’Ivoiriens se plaignent de liberté confisquée au regard du fait que l’opposition n’existe que de nom; les arrestations se multiplient, le principal motif invoqué étant une atteinte à la sûreté de l’Etat annoncée par le ministre de l’Intérieur; de nombreux responsables politiques sont inculpés et des mandats d’arrêt internationaux lancés contre de nombreuses autres personnes. Nous attendons l’annonce des premiers procès pour voir s’ils seront conduits dans le respect des règles, en toute équité. Voici la situation que nous vivons et qui nous préoccupe en tant qu’association de défense des droits de l’Homme. La LIDHO a d’ailleurs fait une déclaration à ce sujet le 17 juillet dernier.

Les partisans de Laurent Gbagbo, harcelés, parlent finalement de “justice des vainqueurs”. Etes-vous de cet avis ?

Suite à la crise que notre pays a vécue, il y a eu plus de cent inculpations. Les personnes concernées sont accusées d’avoir commis de graves violations de droits de l’Homme sur les populations civiles. Toutes ces inculpations se sont opérées dans un camp, celui de Laurent Gbagbo. Or, il est de notoriété publique - si l’on se réfère aussi aux rapports d’organisations nationales et internationales des droits de l’Homme et de certaines chancelleries - que ces violations graves que nous avons connues en Côte d’Ivoire sont le fait des deux camps, y compris celui du Président Ouattara. Nous faisons cependant le constat qu’un camp, celui de Gbagbo est stigmatisé et l’autre protégé, notamment celui de Ouattara. Nous avons, dans une déclaration récente, recommandé aux autorités judiciaires, de voir aussi de l’autre côté, dans le camp Ouattara. Ce serait juste une question de bon sens et cela aiderait à rapprocher les positions et à réconcilier les Ivoiriens. Une telle démarche aiderait à les convaincre que cette lutte contre l’impunité, mise en avant par le gouvernement, et à laquelle les organisations de défense des droits de l’Homme comme les nôtres ont adhéré, n’est pas sélective. Cette lutte n’aura véritablement de sens que lorsque tous ceux qui sont soupçonnés d’avoir commis ces graves exactions, quels que soient leur appartenance et leur niveau de responsbilité politiques, seront traduits devant les juridictions aussi bien nationales qu’internationales. Nous avons donc estimé qu’il ne fallait pas laisser prospérer dans l’opinion l’idée ou la conviction qu’un camp serait protégé et un autre stigmatisé. Tout le monde a vu la situation se dérouler ici et tout le monde est convaincu que toutes les parties sont coupables. En tout cas, elles sont toutes soupçonnées d’avoir commis de graves violations de droits humains.

En clair, vous affirmez que la Justice, à l’heure actuelle, est à la solde du camp du Président Ouattara ?

Je ne le dirai peut-être pas de cette façon, mais il est évident que dans l’opinion, il s’est développé l’idée ou la conviction que la justice actuellement appliquée est une justice des vainqueurs ou une justice à deux vitesses. Nous sommes soucieux de l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Nous estimons qu’on devrait faire la promotion d’une justice équitable, une justice qui échaperait à toute interférence politique. Il faut donc que les personnes soupçonnées qui sont dans le camp proche du président de la République, soient traduites devant les juridictions compétentes. Il faut oeuvrer pour que l’on arrive à la perception d’une Justice juste, équitable qui aiderait à rapprocher les peuples de Côte d’Ivoire. En tant que militant des droits de l’Homme, nous estimons que c’est par la justice qu’on ira à la réconciliation.

Au regard du décor que vous venez de peindre, la commission Dialogue, vérité et réconciliation, mise en place il y a un an, semble être, jusque-là, en réalité, une coquille vide...

Il ne suffit pas de créer une commission Dialogue, vérité et réconciliation pour qu’on aille à la réconciliation. Il faut d’abord créer les conditions de la réconciliation. Première condition, il faut qu’on arrête de s’entre-tuer, d’instrumentaliser la question ethnique, de se rendre justice. On commence à se réconcilier dès lors qu’on décide de déposer les armes. Ce n’est pas cette impression que nous avons actuellement.

Deuxièmement, il faut que les discours qu’on tient soient en conformité avec la volonté d’aller à la réconciliation. On ne peut pas admettre que d’un côté, on proclamme à cor et à cris qu’on veut la réconciliation, qu’on est prêt à faire tous les sacrifices possibles, et que des gens se réclamant du camp présidentiel tiennent des discours qui empêchent les gens d’aller à la réconciliation. Il faut qu’on donne les moyens à la commission pour qu’elle puisse bien fonctionner. Et que ses dirigeants comprennent que la réconciliation s’impose comme une exigence sociale. Il faut s’assurer de l’adhésion de tous les Ivoiriens à travers des mécanismes d’appropriation par les populations à la base afin d’assurer à ce processus toute sa redevabilité sociale. Il y a de grands efforts à faire. Nous venons, en effet, de terminer une enquête qui révèle que les Ivoiriens ne connaissent pas cette commission. Ils en ignorent le mandat, le mode de fonctionnement et le mode opératoire. Avec ces quelques éléments, on peut déjà estimer que la réconciliation n’est pas partie sur de bons pieds. Il faut donc qu’on arrête de croire qu’il suffit de créer une commission pour qu’on arrive à la réconciliation. Je le dis et je le répète, il faut créer les conditions de la réconciliation. Et tout le monde devrait s’y mettre: le pouvoir, l’opposition et la société civile. Il ne faut pas jouer à la politique de l’autruche en pensant que le temps effacera les plaies, que la peur ou la lassitude imposeront la réconciliation. Si l’on veut s’inscrire dans ce type de schéma, on risque d’être devant de grandes surprises qui pourraient mettre en péril la survie de notre nation.

En tant que principale organisation de défense des droits humains en Côte d’Ivoire, êtes-vous pleinement impliqué dans le processus de réconciliation ? Vous a-t-on par exemple entendu afin de prendre en compte vos propositions pour une véritable réconciliation ?

Depuis un an que la commission a été créée, nous avons seulement été associé à un séminaire de renforcement des capacités, à Yamoussoukro. En dehors de cela, il n’y a pas eu de contact formel qui puisse révéler chez cette commission, la nécessité de travailler avec des organisations qui ont pion sur rue et qui sont prêtes à apporter leur expertise à ce processus de réconciliation. Evidemment, nous déplorons cela. Mais, à notre niveau, nous faisons le point, de façon régulière, sur le processus de réconciliation. Nous réfléchissons également, avec certains regroupements, afin d’apporter notre contribution à la réussite de ce processus. Mais jusqu’aujourd’hui, nous constatons, avec tout le monde, que la commission Dialogue, vérité et réconciliation, en est aux proclamations. Les actes tardent à venir.

Pendant la crise, plusieurs membres de la communauté étrangère, notamment des Burkinabè, ont été tués et leurs biens détruits ou emportés. Le volet “communauté étrangère” est-il pris en compte dans le processus de réconciliation ?

Il a fallu cette crise pour qu’on puisse faire la démarcation entre les communautés en Côte d’Ivoire. Avant cela, elles vivaient en bonne intelligence. Mais pendant la crise, les morts se comptaitent dans toutes les communautés, qu’elles soient nationales ou étrangères. La dynamique sécuritaire qui a été engagée ne visait pas à protéger particulièrement une communauté mais de rétablir la confiance des populations dans toutes les communautés. Je ne pense pas qu’il y ait une politique particulière de protection des étrangers. Il s’agit de restaurer la confiance de tous ceux qui vivent en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, la situation générale se normalise, même si on déplore sa lenteur, et chacun devrait y trouver son compte. Je ne pense pas que dans un Etat organisé, on puisse assurer de façon particulière la protection des étrangers, une protection qui serait différente de celle qu’on assure aux populations nationales. Il s’agit donc d’assurer la protection de toutes les communautés sans distinction et de leurs biens.

L’audience de confirmation des charges qui pèsent sur l’ex-Président, Laurent Gbagbo, aura lieu le 13 août devant la Cour pénale internationale. Comment appréciez-vous cela ?

La Côte d’Ivoire ne faisait pas partie à la CPI mais elle a reconnu la compétence de cette juridiction internationale. C’est l’un des éléments qui ont fondé le transfèrement de l’ex-chef d’Etat à la CPI. Au niveau de la LIDHO, nous estimons que si ce transfèrement s’inscrit dans la dynamique de la lutte contre l’impunité suite à cette grave crise que nous avons connue où des violations graves de droits de l’Homme ont été commises, nous en prenons acte. Jusqu’à preuve du contraire, nous faisons confiance à la CPI. Nous estimons que c’est une juridiction internationale qui a une certaine légitimité. Et que, de ce fait, les procédures qui sont engagées aideront à vraiment comprendre ce qui s’est vraiment passé, de sorte que les responsabilités soient situées. Que ceux qui devraient être condamnés le soient et ceux qui doivent être relaxés le soient également. Nous espérons que cela devrait permettre de tirer des leçons pour l’avenir. Mais nous estimons qu’il faut aller au-delà de Laurent Gbagbo. Car il ne s’agissait pas d’une guerre de manchots. Il n’y avait pas, d’un côté, des gens qui avaient des armes et de l’autre, des gens désarmés. Les deux protagonistes s’étaient donnés les moyens d’un affrontement meurtrier. Les violences extrêmes ont conduit à des violations très graves de droits de l’Homme. Pour aider à aller à la réconciliation, on devrait étendre les inculpations à d’autres personnes, peut-être dans le camp de Laurent Gbagbo, mais aussi dans le camp du Président Allassane Dramane Ouattara. Cela aiderait à faire avancer le processus de réconciliation, de sorte à ne pas donner d’argument à ceux qui contesteraient une quelconque inculpation.

Vous pointez, par exemple, du doigt les ex-chefs de guerre du camp Ouattara ?

S’il est établi que ces personnes font partie de ceux qui sont soupçonnés d’avoir commis de graves violations de droits de l’Homme, on ne devrait pas se gêner de les traduire devant ces juridictions. Une violation des droits de l’Homme est une violation des droits de l’Homme. On ne se préoccupe pas de la couleur de la peau ou de la couleur politique de la victime, ni de celui qui commet la violation des droits de l’Homme. La définition de ces violations répond à des critères bien identifiés. Il n’y a pas à tergiverser sur ces questions. Certes, comme disent certains, cela pourrait donner lieu à des mouvements internes au sein du pouvoir. Mais faut-il sacrifier des peuples, des victimes pour préserver les dirigeants d’un pouvoir ? Si l’on est véritablement engagé à lutter contre l’impunité, on ne devrait pas protéger des personnes parce que ces personnes seraient ses partisans. Comme on dit en Côte d’Ivoire, on a commencé et il faut qu’on termine ce qu’on a commencé.

Qu’avez-vous particulièrement envie de dire au Président Ouattara ? Vous en tant qu’organisation de défense des droits humains et lui en tant que premier responsable du pays ?

Il est arrivé au pouvoir dans des conditions qu’il n’a certainement pas souhaitées. Mais les faits sont là: il y a eu de nombreux morts, de nombreuses victimes. Tout le monde en a pâti, aussi bien ses partisans que l’autre camp. Aujourd’hui, il est le chef de l’Etat de Côte d’Ivoire, président de la République. Il doit donc, en tant que tel, assumer ses responsabilités. Il est le chef de tous les Ivoiriens: ceux qui ont combattu à ses côtés pour arriver à ses fins tout comme ceux qui ont combattu contre lui parce qu’ils estimaient qu’il n’était pas la personne idéale pour conduire le destin de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, il est important qu’il se mette au-dessus de la mêlée. Sa posture de chef d’Etat lui impose d’être le chef de tous les camps. Il faut qu’il se garde de se faire prisonnier d’un camp ou d’un clan et qu’il comprenne la nécessité de s’ouvrir à tout le monde, à toutes les sensibilités. Il doit être à l’écoute de toutes les souffrances des Ivoiriens et que sa compassion ne soit pas sélective. Il doit justifier ce combat qu’il a mené pendant des années: on ne peut pas lutter contre la terreur, pour la démocratie et en arriver aujourd’hui à une situation où les libertés sont confisquées, où l’on continue de tuer du fait de personnes incontrôlées qui se réclament de son camp. Avec la poigne qu’on lui connaît, il peut oeuvrer pour que la situation se normalise. Tout dépend d’une volonté politique affichée et clairement mise en oeuvre. Il s’agit aujourd’hui de construire cette voie qui conduira à la réconciliation avec tous les fils de Côte d’Ivoire, sans exclusive: les autochtones et les populations étrangères. Il faut éviter de protéger de façon particulière une frange de la population contre une autre. Le Président Ouattara doit oeuvrer à la réabilitation, à la construction de la Côte d’Ivoire. C’est à ce prix qu’il pourra certainement réussir sa mission. C’est une mission certes difficile, mais il peut y arriver. Il faut que sa politique soit guidée par le souci de justice, du bien-être de tous, sans considération d’appartenance politique, religieuse ou ethnique.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

 

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