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CV détaillé d’une prostituée

prostitueLorsque la nuit tombe sur Ouagadougou, c’est un nombre incalculable de prostituées qui s’emparent de certaines avenues. Parmi elles, beaucoup d’étrangères venues principalement du Nigeria, du Ghana et du Togo. C’est donc en territoire discret qu’elles cherchent à faire fortune dans l’exercice du «plus vieux métier du monde». C’est le cas de Shadey, jeune citoyenne nigériane de 28 ans. Forte de ses 9 années d’expérience «professionnelle» dans la prostitution, elle a accepté de nous parler de son quotidien à Ouagadougou, de sa vie de famille, mais aussi des difficultés qu’elle rencontre dans l’exercice de son boulot. Nous l’avons rencontrée dans l’après-midi du samedi 1er septembre 2012, jour de son 28e anniversaire. Témoignages vivants, à visage couvert…

Son vrai nom ? Shadey Abayomi. Mais dans les rues de Ouagadougou, elle se fait appeler Joyce. Elle est née le 1er septembre 1984 à Victoria Island à Lagos, selon les renseignements fournis par sa carte consulaire. Troisième d’une famille de quatre enfants, Shadey a même eu la chance d’aller à l’école maternelle dès l’âge de 3 ans. Elle a abandonné l’école en deuxième année de « Junior secondary School », après avoir bouclé, avec succès, son cursus de 6 années au « Primary School ». Ce qui fait un parcours de 8 années de scolarité, correspondant à la classe de 5e dans le système éducatif burkinabè. Mais en 1998, la jeune fille a claqué les portes de « Hans private School » de Lagos, pour tenter l’aventure hors de son pays, à 14 ans. « Mes parents n’avaient plus les moyens de payer ma scolarité qui s’élevait à 7 500 nairas (Ndlr : environ 25 000 F CFA) par trimestre, soit 22 500 nairas (75 000 F CFA) par an. Les choses se sont beaucoup compliquées au décès de ma mère en 1997, car c’est elle qui encourageait ma scolarisation », explique-t-elle.

Ainsi s’arrête l’aventure scolaire de la jeune fille. Et la voilà qui débarque à Parakou, au Bénin voisin, dans les valises de sa tante. Celle-là même qu’elle considère comme sa mère, depuis le décès de cette dernière. Après deux années passées à faire le petit commerce au grand marché de Parakou, elle décide de regagner son pays, toute seule, suite à un grave malentendu avec sa tante. De Lagos, et après deux autres années passées sur place, Shadey a pris un nouvel élan pour Ouagadougou. Nous sommes en 2002. Elle a 18 ans. Dans la capitale burkinabè, elle est accueillie et hébergée par Pamela, une professionnelle du sexe de 36 ans, elle aussi originaire du Nigeria.

« J’ai fait 2 enfants à Ouagadougou »

«En faisant mes valises pour Ouagadougou, et sur invitation de Paméla, je savais très bien que j’allais faire le trottoir, explique-t-elle. Par contre, j’étais loin d’imaginer que je resterais là, dans cette activité, pendant plus de 10 ans ». Après une année passée avec Pamela à Ouagadougou, Shadey « goûte » au trottoir en 2003. Ses premiers pas dans la prostitution, elle les fait dans les alentours du marché de Pagla-yiri. C’est d’ailleurs là-bas qu’elle a rencontré, dès l’année suivante, Stanley, lui aussi citoyen nigérian, aujourd’hui âgé de 36 ans. Sa profession ? Proxénète. Son boulot consiste à accueillir les filles de joie et à les placer dans des réseaux de prostitution à Ouaga. Stanley s’empare de la « gestion » de Shadey et, en même temps, fait d’elle sa concubine. Aujourd’hui mère de deux garçons dont le dernier est seulement âgé de 9 mois, Shadey exerce « le plus vieux métier du monde » sous le parrainage de son amant. « C’est lui qui me dépose tous les soirs, soit dans les alentours de Watam Kaizer, à Gounghin, soit à la sortie de Ouaga, route de Pô », nous a confié la jeune dame. Et elle précise qu’elle se doit de faire des comptes à son concubin et surtout, de contribuer pour le loyer de la maison à deux pièces qu’ils louent, au quartier Cissin…

Son gain journalier tourne autour de 10 000 F CFA pour une moyenne de 5 clients par nuit. La passe vaut 2 000 F CFA. « Mais il n’est pas rare de voir des clients proposer 1 000 F CFA que je suis quelque fois obligée d’accepter pour faire face à la morosité du marché ». Pour ce qui est des prix à payer, Shadey déplore deux choses : la première, c’est la faiblesse du marché local car, à ses yeux, le montant de 2000 F CFA est dérisoire au regard du service offert. La seconde, c’est la cherté de la location des chambres de passe. Le client paie au moins 1 000 F CFA auprès du gestionnaire de la maison close pour, peut-être moins de 10 mn. « C’est trop cher pour des chambres sales et mal entretenues !», clame-t-elle, dénonçant du même coup le fait que dans la prostitution, ce sont les propriétaires des maisons closes qui tirent le meilleur profit, au détriment des prostituées elles-mêmes. A tout cela s’ajoutent les rivalités entre prostituées burkinabè et nigérianes. Les premières reprochent aux secondes de pratiquer des prix dérisoires qui participent d’une concurrence déloyale.

Shadey Abayomi appartient à cette race, assez rare, de prostituées restées naturelles. Sa peau noire ne présente aucun signe de décoloration sous l’effet de produits cosmétiques. Elle ne touche pas à la cigarette, même pas à l’alcool. Aujourd’hui, elle parle couramment le français ; ce qui constitue pour elle un avantage par rapport à ses collègues nouvellement venues du pays des Yoruba. Le terrain de la prostitution, aux dires de Shadey, est truffé de peaux de bananes. Les bagarres sont monnaie courante entre trotteuses qui, très souvent, se disputent les clients. L’alcool, la cigarette et la drogue se partagent dans ce milieu ; ce qui constitue un risque permanent, non seulement pour les prostituées, mais aussi pour leurs clients. Il y a un risque permanent d’accrochage dans certains milieux à grande affluence de filles de joie, comme c’est le cas des alentours du Théâtre populaire, selon les témoignages de celle que l’on appelle Joyce sur son lieu de travail. « Moi, je déteste la bagarre, et c’est pour cela que j’évite de trop me coller aux autres prostituées, qu’elles soient burkinabè ou étrangères», explique-t-elle.

La jeune Nigériane, prostituée dans les rues de Ouagadougou, a-t-elle en projet de regagner son pays un jour ? A cette question, elle a répondu par l’affirmative, précisant même que sa « mission » finit l’an prochain. « Je serai très heureuse de présenter mes deux enfants à leur grand-père qui n’a de cesse de demander à les connaître physiquement ».

Paul-Miki ROAMBA

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