ABONNEMENT EN LIGNE. Accédez à l'ensemble des articles publiés pendant la période de votre abonnement et à toutes les éditions publiées depuis 2012. Pour vous abonner, contacter notre Service clientèle: (00226) 25 411 861, (00226) 71 13 15 14 ou (00226) 72 50 2222. E-mail: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

«153 militaires maliens ont été égorgés les mains liées au dos»
moctar mariko 813499467La situation dans le Nord du Mali est très critique. L’Association malienne des droits de l’Homme (AMDH) envisage de saisir la Cour pénale internationale. L’Etat malien aussi. Dans l’interview qui suit, le président de l’AMDH, Me Moctar Mariko, affirme qu’il y a eu «beaucoup de morts» et que ses équipes sur le terrain suivent, minute après minute, l’évolution des événements. Il faut impérativement une «intervention militaire pour mettre fin à la souffrance des populations civiles», déclare-t-il d’un ton ferme. Et il lance une phrase lourde de sens au médiateur Blaise Compaoré: faites attention, beaucoup attention, aux propositions que ces groupes terroristes vous feront. Et il n’y a pas que ça…
Courrier confidentiel: Quelle est la situation actuelle des droits de l’Homme au Mali ?
Me Moctar Mariko: Le Nord du Mali est devenu une zone de non-droit. On ne saurait donc parler de droits de l’Homme dans cette partie du pays. Les gens n’ont pas à manger et ne peuvent pas se soigner. Les prix des denrées alimentaires ont été multipliés par quatre. Les enfants ne peuvent plus aller à l’école. Il n’y a pas non plus de liberté d’expression. Tout est contrôlé par des groupes islamistes qui imposent de nouveaux comportements aux Maliens qui se trouvent dans la région du Nord.
Il y a également des problèmes au Sud du Mali: la crise institutionnelle n’a pas encore connu de dénouement. Un gouvernement d’union nationale devait être mis en place mais finalement, on nous a servi un gouvernement de technocrates. Les partis politiques se sont vus exclus de la composition de ce gouvernement. En outre, beaucoup de militaires et de civils ont été arrêtés. Ces personnes n’avaient pas droit à la visite d’avocats et ne pouvaient pas voir leurs parents. Mais par la suite, grâce à l'intervention du ministre de la Justice du gouvernement de transition, la situation s’est quelque peu améliorée. Les avocats ont pu avoir accès à leurs clients. Nous avons même pu les approcher et les auditionner.
Que vous ont-ils dit ?
Individuellement, ils nous ont affirmé qu’ils n’avaient pas été torturés au camp militaire de Kati. Par contre, des sergents stagiaires de la police ont été torturés, pas au niveau du camp de Kati, mais plutôt du GMS. Nous avons vu des séquelles sur leur corps.
Les militaires torturés étaient-ils proches de Amadou Toumani Touré, le Président déchu ?
On ne saurait vraiment dire que ce sont des militaires pro-ATT. Il s’agit, en réalité, de militaires qui avaient fomenté un contre-coup d’Etat. Les «bérets rouges» avaient en effet tenté de prendre le camp de Kati. Malheureusement, ça s’est mal passé pour eux. Certains ont été interpellés et gardés. De même que des commissaires de police et de nombreux gendarmes qu’on soupçonne d’avoir participé à ce contre-coup d’Etat.
Et au niveau de la population civile ?
Il y a une relative accalmie. Les arrestations sont plutôt rares ces derniers temps. Juste après le coup d’Etat, il y a eu des vagues d’arrestations mais depuis un certain moment, la situation s’est améliorée. Des journalistes ont cependant été agressés il y a quelques jours dans l’exercice de leur profession. C’est une atteinte grave à la liberté d’expression. Il y a eu également quelques interpellations de civils par des enquêteurs qui les ont immédiatement mis à la disposition des magistrats.
Une enquête avait été ouverte concernant l’agression du Président par intérim, Dioncounda Traoré. Où en est-on avec cette affaire ?
L’enquête suit son bonhomme de chemin mais les défenseurs des droits de l’Homme ne sont pas contents de la manière dont elle est conduite.
Pourquoi ?
A notre entendement, l’investigation devrait permettre de découvrir, en plus des agresseurs, les commanditaires de cette agression. Mais à l’allure où vont les choses, on risque de se limiter à la partie visible de l’iceberg. Les enquêteurs n’ont arrêté que trois Personnes qui étaient devant l’Assemblée nationale du Mali. Il faut aller en profondeur afin de trouver les vrais commanditaires de ceux qui ont agressé le chef de l’Etat. Car le fait que cette agression ait eu lieu est une honte pour le Mali.
Justement, à propos des commanditaires, avez-vous pu dégager des pistes ?

Pour le moment, je n’ai pas de piste. Mais certaines radios et certains journaux ont diffusé des messages appelant les Maliens à manifester ce jour-là et à aller arrêter le Président. Je pense qu’à partir de ces déclarations, on peut remonter les pistes et aboutir aux vrais commanditaires. Beaucoup de gens ont tenu des discours au ton menaçant sur les ondes et dans les journaux. Ils invitaient les manifestants à aller «chercher» le Président. Je pense qu’il faut commencer par investiguer de ce côté. Mais aussi du côté des militaires. Je ne peux pas comprendre que la garde rapprochée du Président ne soit pas en mesure de le protéger ou de l’évacuer.

Avez-vous foi en la médiation que mène actuellement le Président Compaoré ?

Pour le moment, je ne saurais me prononcer de façon précise sur cette question. Mais je me demande comment le médiateur s’y prendra dans les négociations avec ces terroristes qui occupent le Nord du pays. Franchement, je ne sais pas. Mais je reste optimiste.

En tant que principale organisation de défense des droits humains au Mali, avez-vous été contacté par l’équipe du médiateur afin de recueillir vos propositions pour une sortie de crise ?
Depuis que cette médiation a commencé, je n’ai reçu ni coup de fil, ni lettre d’invitation. Nous avons appris la rencontre des «forces vives» du Mali avec le médiateur, à l’invitation de ce dernier. Mais mon organisation n’a pas été invitée. Je ne sais pas comment cette invitation a été organisée. Ni moi, ni mon Secrétaire général n’avons été contactés. C’est vraiment dommage. L’AMDH était au devant de la révolution de 1991. Elle a participé à toutes les médiations, notamment celles concernant la rébellion du Nord dans les années 90 et bien d’autres médiations concernant la vie de la nation malienne. Mais cette fois, apparemment, nous avons été mis à l’écart, je ne sais trop pour quelle raison. Mais nous continuons de faire notre travail sur le terrain. Nous avons rencontré toutes les représentations diplomatiques, y compris celle du Burkina Faso. Nous avons échangé avec l’ambassadeur du Burkina qui sait bien que l’AMDH existe. Mais je ne sais pas pourquoi nous n’avons pas été invités à la rencontre de Ouagadougou.
Dans la partie Nord du Mali, la situation est tellement critique qu’on parle de «crimes de guerre». Etes-vous pour la médiation ou faut-il privilégier une intervention militaire ?

Je suis pour une intervention militaire. Je doute fort que la médiation actuelle puisse aboutir. Car, c’est au moment où on parlait de médiation que les groupes terroristes se sont attaqués à la mosquée de Tombouctou et à bien d’autres sites historiques dans le Nord du pays. Franchement, je suis pour une intervention militaire parce que ces gens-là ne sont pas des démocrates. Ils sont là pour faire appliquer la charia. Je ne sais pas ce qu’on peut tirer d’eux dans les négociations. Je pense qu’il faut une intervention militaire pour abréger la souffrance des populations civiles. Ils sont en train d’infliger aux populations du Nord des traitements humiliants et dégradants. Depuis le début des événements, nous n’assistons qu’à des violences. 153 militaires maliens ont été égorgés les mains liées dans le dos; des élèves ont été utilisés comme des boucliers humains, des femmes ont été violées. Il faut impérativement une intervention militaire; il importe ensuite d’ouvrir une enquête sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis dans le Nord du pays.

A combien évaluez-vous le nombre total de personnes tuées depuis le début des événements ?
Il est difficile de donner un nombre exact. Mais il y a eu beaucoup de morts. Nous sommes présents dans huit régions du Mali et dans les trois régions du Nord. Nos représentants nous rapportent qu’il y a beaucoup de morts. Ils le disent en fonction des constats qu’ils ont pu faire. Mais il y a sans doute plus de morts, car le MNLA et Ansar Dine les empêchent d’aller dans certaines zones. Mais lorsque ces bandits seront chassés, nous pourrons vous donner des précisions sur le nombre de morts.
Envisagez-vous de saisir la Cour pénale internationale ?
Nous, en tant qu’organisation de défense des droits humains, sommes en train de préparer une communication dans ce sens. L’Etat du Mali prépare également un recours afin de saisir la CPI.
Qu’avez-vous envie de dire au médiateur Compaoré pour terminer cette interview ?

Je lui demande d’être très vigilant par rapport aux propositions qui lui seront faites au Burkina. Car ces propositions ne tiennent pas souvent compte des intérêts des Maliens. Il connaît suffisamment le Mali. C’est à lui de trouver le juste milieu pour que le mali puisse sortir grandi de cette crise. Je voudrais que la communauté internationale vienne au secours du Mali. Si elle ne le fait pas, de façon urgente, la situation risque de s’aggraver davantage. Au regard des indicateurs actuels, les Maliens ne peuvent pas sortir tout seuls de cette crise. Il nous faut de l’aide.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK
Aller au haut
X

Right Click

No right click