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Les confidences d’un mercenaire burkinabè

MicroIls sont très en colère. «Nous avons combattu en Côte d’Ivoire dans le but de déloger Laurent Gbagbo du palais présidentiel, arrêter sa folie meurtrière et porter Ouattara au pouvoir». Mais une fois le «travail» terminé, ils ont été payés en monnaie de singe. Ces militaires burkinabè, qui se qualifient de «mercenaires», réclament leur argent. Et ils sont de plus en plus menaçants. L’un d’entre eux, qui dit avoir tenu, avec des chefs militaires des Forces nouvelles, les premiers rôles pendant l’offensive contre le camp Gbagbo, nous a accordé une interview exclusive. Pour des raisons de sécurité, il a souhaité que son identité ne soit pas révélée.

Courrier confidentiel : Pourquoi avez-vous décidé de vous exprimer sur cette affaire brûlante ?

Je suis conscient que c’est une affaire cruciale. J’aurais voulu qu’elle ne soit pas ébruitée. Mais j’ai décidé d’en parler parce qu’on se fout de nous. Le chef de guerre Zakaria Koné nous a fait une promesse qu’il n’a jamais tenue. Et cela nous choque énormément. Il est venu ici, à Ouagadougou, et nous a demandé d’aider Alassane Dramane Ouattara à faire partir Laurent Gbagbo du pouvoir. Il nous a signifié que Gbagbo avait perdu les élections et qu’il refusait de quitter le pouvoir. Il a voulu que nous apportions notre appui au camp de Ouattara afin de déloger Laurent Gbagbo du palais présidentiel. Nous lui avons dit que nous étions d’accord pour le principe. Et que, pour cette mission, nous devions signer, au préalable, un contrat afin de nous accorder sur un certain nombre de points. Mais il nous a rétorqué que pour ce type de mission, il n’était pas indiqué de signer un contrat. Après une longue discussion, nous nous sommes entendus sur 5 millions de francs CFA par personne et par mois. Nous avons voulu plus, mais il nous a dit que ce n’était pas possible au regard des moyens dont il disposait. Séance tenante, il nous a remis 500 mille francs CFA chacun. Nous lui avons dit que c’était très peu. Et que cette somme était juste bon pour nous permettre d’acheter un bon «wak» (produit mystique, NDLR) afin de nous blinder avant d’aller sur le terrain de bataille. Mais il a insisté, la main sur le cœur, que le reste de la somme nous serait réglée en Côte d’Ivoire. Il nous a ensuite dit de le rejoindre à Bouaké.

Combien de «mercenaires» étiez-vous ?

Dans notre groupe, nous étions cinq. Mais il y avait plusieurs autres groupes qui étaient chacun sous la responsabilité d’un chef militaire des Forces nouvelles. Notre rencontre avec Zakaria Koné a eu lieu dans un jardin situé non loin de l’hôpital pédiatrique, à Ouagadougou. Il nous a clairement signifié que Ouattara avait gagné les élections et que Gbagbo refusait de quitter le pouvoir. Nous avons estimé qu’il fallait que la démocratie triomphe. Si Gbagbo a perdu les élections, qu’il s’en aille. C’est pourquoi nous avons décidé de nous engager dans ce combat.

L’Etat burkinabè était-il au courant de votre présence en Côte d’Ivoire ?

Non. Après notre rencontre avec Zakaria Koné, il nous a mis en relation avec quelqu’un d’autre qui nous a conduits en Côte d’Ivoire. A ma connaissance, ni les responsables de l’armée burkinabè, ni l’Etat n’étaient informés de notre décision d’aller combattre aux côtés des forces pro-Ouattara. Nous sommes allés de notre propre chef, en tant que mercenaires. Nous ne pouvons donc pas accuser l’Etat burkinabè pour quoi que ce soit. C’est pourquoi, après notre retour au pays, lorsque nous avons attendu en vain qu’on nous paie le reliquat de la somme promise, nous nous sommes adressés à l’ambassadeur de Côte d’Ivoire au Burkina Faso. Nous lui avons demandé de dire à Zakaria Koné de régler notre dû. Mais jusqu’à présent, il n’y a pas de suite favorable.

Pourquoi n’avez-vous pas exigé le paiement intégral de la somme lors de votre rencontre avec Zakaria Koné à Ouagadougou ?

Nous étions convaincus qu’Alassane Dramane Ouattara était un homme de vérité, donc qui sait tenir parole. Nous avons eu confiance en lui. Nous nous sommes dit aussi que le commandant Zakaria Koné, en qui nous avions également confiance, n’accepterait pas de détourner notre argent. Nous avons combattu avec toutes nos énergies afin que Ouattara s’installe au pouvoir. Pourquoi refuse-t-on aujourd’hui de nous payer ? Nous ne comprenons pas le silence du Président Ouattara. Ni de son ex-Premier ministre, Guillaume Soro, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale.

Combien de personnes au total n’ont pas été, jusque-là, payées ?

Nous sommes nombreux. Comme je vous l’ai déjà dit, il y a eu plusieurs groupes de mercenaires. Chaque groupe était sous la responsabilité d’un chef militaire. Certains mercenaires ont reçu l’intégralité des sommes qui leur étaient dues, d’autres ont reçu plutôt la moitié. D’autres encore, comme nous, n’ont même pas reçu le cinquième de l’argent qui devait leur revenir. Ce qui nous fait le plus mal, c’est le fait que Zakaria Koné ait rompu tout contact avec nous. Nous l’appelons mais il ne décroche jamais. Pourtant, il connaît bien nos numéros de téléphone.

Où vous a-t-on remis les armes ? Au Burkina ou en Côte d’Ivoire ?

L’Etat burkinabè n’a pas été informé que nous allions en Côte d’Ivoire. Dans ce contexte, même si nous avions des armes, il nous aurait été difficile de les transporter en Côte d’Ivoire sans la moindre suspicion. Avec l’envoyé de Zakaria Koné, nous nous sommes rendus à Bouaké à bord d’un car de la compagnie TSR. C’est à Bouaké qu’on nous a remis les armes.

Les membres de votre groupe étaient-ils tous des militaires ?

Il y avait des militaires mais aussi des civils dans les différents groupes. Les militaires dont je parle n’étaient plus en activité dans l’armée nationale. La plupart d’entre eux avaient été radiés des effectifs des forces armées, d’autres, bien qu’à la retraite, étaient toujours opérationnels.

On dit pourtant que des militaires, toujours en activité dans l’armée burkinabè, ont participé à l’offensive contre le camp Gbagbo. Vous connaissez certains d’entre eux, non ?

Personnellement, je n’ai pas connaissance de militaire burkinabè en activité qui ait combattu aux côtés des Forces nouvelles. Durant notre séjour en Côte d’Ivoire, je n’en ai pas non plus rencontré.

Vous dites avoir reçu les armes à Bouaké. Comment cela s’est-il exactement  passé ?

Nous avons effectivement reçu les premières armes à Bouaké. Un premier lot nous a été remis à notre arrivée par des éléments des Forces nouvelles. Nous avons reçu un deuxième lot au camp de l’ONUCI.

Qui vous a remis les armes au camp de l’ONUCI ?

Permettez que je ne le dise pas pour le moment. Ce qui me préoccupe actuellement, c’est qu’on nous paye ce qu’on nous doit. Je souhaite que Alassane Ouattara réagisse par rapport à cette affaire. S’il n’était pas au courant, qu’il sache que Zakaria Koné nous a dit qu’il venait de sa part nous demander de l’aider à faire partir Gbagbo. Je le dis et je le répète : je n’ai pas été envoyé par l’Etat burkinabè. Le problème, c’est entre nous et le commandant Zakaria Koné. Pour le moment, je m’arrête là pour cette interview.

Dites-nous quand même comment s’est passé l’offensive militaire. Les «mercenaires» burkinabè étaient-ils en avant plan ?

Je ne vais pas ouvrir, pour le moment, certaines pages de cette affaire. Je le ferai au moment opportun.

Quand allez-vous le faire ?

Très bientôt.

Avez-vous un message particulier à l’endroit de Zakaria Koné ?

Je ne souhaite pas que l’image du Président Ouattara soit ternie. Or, c’est ce que le commandant Zakaria Koné est en train de faire. Ce n’est pas bon qu’il soit l’un des premiers, en tant que chef de guerre, à aider Ouattara et ternir, par la suite, l’image du Président. Même s’il n’a pas l’argent, notre argent, à sa disposition, il peut voir le Président Ouattara ou son ex-Premier ministre, Guillaume Soro, pour résoudre ce problème. Franchement, j’aurais souhaité ne pas parler de cette affaire. Mais le commandant Zakaria Koné nous a très déçus. Si rien n’est fait pour résoudre le problème, nous seront contraints de dévoiler certains aspects secrets de cette opération militaire.

Pourquoi refusez-vous d’en parler maintenant ?

Rassurez-vous, je le ferai le moment venu.

Il semble que certains militaires ivoiriens sont aussi concernés par ce problème…

Je ne suis pas actuellement en Côte d’Ivoire. Je ne saurais donc vous le dire avec exactitude. Mais selon les informations qui me sont parvenues, il y a des problèmes. Je ne souhaite pas m’étendre sur cet aspect. J’ai beaucoup de respect pour le Président Ouattara.

Qu’avez-vous spécialement envie de lui dire ?

Je voudrais lui dire que nous sommes tous Africains. Il est Ivoirien et moi, Burkinabè. Nous avons tout fait pour qu’on ne lui vole pas sa victoire à l’élection présidentielle. Nous avons effectué notre mission avec dévouement. Nous avons combattu pour qu’il soit au pouvoir. Nous souhaitons qu’il sache que nous sommes actuellement dans la souffrance. Nous voulons qu’il voie avec le commandant Zakaria Koné comment résoudre ce problème. Même si le commandant a déjà dépensé l’argent qu’il devait nous remettre, je pense qu’ensemble, ils peuvent trouver une solution. C’est mieux de résoudre ce genre de problèmes que de les laisser en suspens.

Savez-vous que le mercenariat est interdit par la loi ?

Que celui qui dit que c’est interdit par la loi me trouve du boulot. Si on ne m’avait pas chassé de l’armée nationale, je ne serais pas allé combattre en Côte d’Ivoire. Le fait que Laurent Gbagbo tue des citoyens ivoiriens est-il autorisé par la loi ? Nous avons voulu mettre fin à cette escalade de violences meurtrières. Il y avait déjà trop de morts. Je pense que notre intervention a été salutaire pour la Côte d’Ivoire. Si Gbagbo n’avait pas quitté le pouvoir, il y aurait eu plus de morts.

Pourquoi vous a-t-on «chassé» de l’armée ?

Je n’ai pas volé, je n’ai rien fait de mal. C’est plutôt un problème de famille qui a engendré les autres problèmes. Celui qui dit que le mercenariat est interdit par la loi est un menteur. Je ne suis pas un voleur, je ne suis pas un escroc. J’ai été chassé de l’armée. Comment voulez-vous que je nourrisse ma femme et mes enfants ? Je ne vais pas voler pour les nourrir. C’est ma force et mon sang qui me permettront de vivre et de m’occuper d’eux.

Comment appréciez-vous la situation actuelle en Côte d’Ivoire ?

Je suis fier du retour progressif de la paix en Côte d’Ivoire. Je souhaite qu’Alassane Dramane Ouattara dirige le pays dans la sérénité et le conduise vers un développement durable qui garantisse un mieux-être pour tous les Ivoiriens et les communautés étrangères qui vivent dans ce pays. La Côte d’Ivoire est, à mon avis, un pays intéressant. Mais pour qu’il puisse progresser, il faut que certains citoyens ivoiriens se départissent de certaines pratiques. Ce que Zakaria Koné nous a fait nous choque énormément. Nous n’avions pas voulu que cette affaire éclate au grand jour. C’est d’ailleurs pourquoi nous avions contacté, à plusieurs reprises, l’ambassadeur de Côte d’Ivoire au Burkina afin qu’il nous aide à résoudre le problème. Mais nous n’avons pas eu gain de cause. Nous ne savons même pas s’il a vraiment transmis à qui de droit notre préoccupation. Dans tous les cas, nous attendons toujours et espérons que ce problème sera résolu.

Que vous a dit précisément l’ambassadeur ?

Il nous a dit qu’il n’était pas militaire et ne saurait se mêler d’une affaire entre militaires. Nous estimons cependant que l’ambassadeur Abdou Touré est le représentant légitime de l’Etat ivoirien, donc du chef de l’Etat, du Premier ministre et de la Côte d’Ivoire tout entière. A partir du moment où nous l’avons saisi, il devait rendre compte au chef de l’Etat ou au Premier ministre afin qu’ils trouvent une solution à ce problème. Mais il s’est contenté de nous dire que les problèmes de militaires ne l’intéressent pas. Nous restons toutefois confiants et espérons vivement que ce problème crucial se dénouera. Il faut qu’ils nous payent l’argent qu’ils nous ont promis.

Avez-vous saisi les responsables de l’armée burkinabè par rapport à cette affaire ?

Non. Nous ne voulons pas mêler l’Etat burkinabè à cette affaire. Ni le commandement de l’armée, ni les autorités civiles ne sont au courant de l’expédition que nous avons faite en Côte d’Ivoire. Nous sommes allés parce que le commandant Zakaria Koné nous a contactés et nous a proposé d’aider la Côte d’Ivoire à rétablir le droit et la justice. Nous avons accepté d’aider Alassane Ouattara en tant que citoyens qui assumons pleinement nos actes.

Le Président Gbagbo sera jugé par la Cour pénale internationale. Comment appréciez-vous cela ?

C’est parce qu’il a voulu s’accrocher au pouvoir qu’il s’est retrouvé à la CPI. Cette tentative de s’accrocher au fauteuil présidentiel a engendré une escalade de la violence, causant des milliers de morts. C’est dommage. Nous sommes allés en Côte d’Ivoire dans l’objectif d’empêcher le camp de Laurent Gbagbo de se livrer à une folie meurtrière.

Pour atteindre cet objectif, vous avez aussi tué des gens…

Nous ne sommes pas allés dans l’objectif de tuer. Nous sommes juste allés demander à Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir. Evidemment, cela peut entraîner des victimes collatérales. Mais l’objectif premier, ce n’était pas de tuer des gens.

Combien de «mercenaires» burkinabè ont-ils été tués pendant cette offensive ?

Tous nos hommes sont revenus sains et saufs au Burkina

Qu’avez-vous, du fond du cœur, envie de dire pour terminer cet entretien ?

J’ai des secrets au fond du cœur par rapport à notre expédition en Côte d’Ivoire. J’en parlerai au moment opportun. Si nous n’obtenons pas gain de cause, je serai obligé de dévoiler la face cachée de cette opération militaire.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

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