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La face cachée d'une affaire brûlante

Jrme TraorCette affaire brûlante, qui a créé un tollé général en février dernier et qui a conduit au limogeage du ministre de la Justice, Jérôme Traoré, vient de prendre une nouvelle tournure. Après deux mois de silence, le mécanicien a porté plainte en Justice.

L'affaire est allée vite, très vite. Au point que le président du Faso et son Premier ministre, talonnés par la pression populaire, ont tranché dans le vif. Quelques heures seulement après avoir reçu le "rapport à sens unique" du Directeur général de la police (Voir Courrier confidentiel N°7 du 10 avril 2012), ils ont signé un décret, éjectant ainsi le ministre de son fauteuil. Le rapport confidentiel, dont nous avons pu obtenir une copie, date du 22 février. Il est parvenu, en haut lieu, le même jour, dans la soirée. Dès le lendemain, le gouvernement a été remanié. Et la cible a été atteinte. Le ministre Jérôme Traoré a été rayé de la liste. Le Président et son Premier ministre, signataires du décret, ont voulu faire vite pour sauver la face et éviter des révoltes sociales. Ils savent bien que les Burkinabè sont excédés par les cas d’injustice de plus en plus criards. Et qu’ils sont désormais prompts à réagir, de façon énergique. 2011 a été une année particulièrement trouble. L’Exécutif veut, à tout prix, éviter un remake. Surtout que cette nouvelle affaire est survenue moins de deux mois après une autre qui avait, à tous points de vue, l’allure d’un scandale: deux milliards de francs CFA en billets craquants découverts à domicile et qui appartenaient, selon des sources proches de l’enquête, à l’ex-DG des douanes, Ousmane Guiro. Sauf que dans la nouvelle affaire, qui a éclaté en février 2012 et dont les tourbillons ont fini par éjecter le ministre de la Justice de son fauteuil, tous les protagonistes affirment avoir les mains propres. Les différents rapports confidentiels que nous avons obtenus ne font aucunement référence aux mauvais traitements subis par le mécanicien. Mais la réalité est tout autre: le visage tuméfié de Adama Kima laisse croire qu’il a bel et bien subi de mauvais traitements. Voici son témoignage tel que rendu public le 21 février : «Hier soir vers 19h (Ndlr: dimanche 19 février 2012), je marchais sur la voie de Boinsyaaré (Ndlr : l’avenue 14-54) à quelques mètres de la station Shell. Un véhicule est arrivé et a viré pour entrer dans une cour. Dans son virage, il a failli me cogner et j’ai gesticulé pour manifester mon mécontentement. L’homme au volant a alors baissé la vitre pour me demander des comptes. Je lui ai signifié que sa conduite n’était pas bonne. N’ayant pas apprécié que je lui donne des leçons, il m’a demandé de le suivre; chose que je n’ai pas faite, bien au contraire, j’ai changé de voie pour continuer ma route. Il a envoyé un homme en tenue me chercher en me menaçant d’un P.A. Nous sommes retournés ensemble dans la cour”. La suite ? La voici :“Le monsieur qui était dans la voiture en est sorti et m’a demandé de m’asseoir à même le sol. Il a ensuite appelé la police et les GSP (Ndlr : Garde de sécurité pénitentiaire). Les derniers appelés ont été les premiers à arriver sur les lieux. Ils étaient quatre : un chef, un chauffeur et deux agents. Les deux agents m’ont demandé si je savais à qui j’avais affaire. J’ai répondu par la négative et ils ont commencé à me tabasser. Ils m’ont menotté, tapé sur la face avec ma propre ceinture jusque dans leur véhicule, un Land Cruizer de couleur bleue. Mon calvaire a pris fin quand nous sommes arrivés au commissariat central. Des policiers ont signifié aux GSP que ce n’était pas dans leurs prérogatives de me mettre dans cet état et ils ont manifesté leur refus de me garder. Finalement, ils se sont ravisés et ont décidé de me garder jusqu’à lundi matin (Ndlr : 20 février 2012), pour que le ministre vienne me faire sortir. C’est là qu’on m’a dit que le monsieur de la voiture était le ministre de la Justice. J’ai alors été interrogé, déshabillé et conduit à l’intérieur du cachot, où j’ai passé la nuit. Le matin, un policier est venu me dire qu’ils vont me libérer sur instruction du ministre. C’est ainsi que j’ai quitté le commissariat ».

Pourtant, le chef de service Sécurité de la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO), Apiou Nion, chef de l’équipe GSP qui a conduit le mécanicien au commissariat de police, est catégorique: “En aucun cas, et durant toute l’opération d’interpellation et de conduite au commissariat, aucun acte de violence ni de sévices corporels n’a été administré au nommé Kima Adama”. Voici précisément ce qu’il a dit dans son rapport:”Le dimanche 19 février 2012, aux environs de 19 heures, nous avons été saisi par monsieur le régisseur de la MACO afin de nous rendre au domicile du ministre pour conduire un individu au commissariat central de police de Ouagadougou. Dès notre arrivée, l’individu nommé Kima Adama se trouvait dans l’enceinte de la cour, sous la surveillance de l’agent de garde. Nous l’avons invité à nous suivre pour aller au commissariat. Ce dernier a observé un refus et a imploré la clémence du ministre en appelant “papa, papa”. Suite à ces supplications, le ministre est apparu et nous a demandé si c’est la police ou la GSP. Je me suis présenté comme le chef de la sécurité de la MACO. Après cette présentation, nous l’avions maîtrisé pour lui passer les menottes afin de le conduire au commissariat aux environs de 19 h 30 mn. Il a été confié à la permanence du jour et enregistré sous la mention N° 0934 du 19 février 2012. Signalons qu’en aucun cas et durant toute l’opération d’interpellation et de conduite au commissariat, aucun acte de violence ni de sévices corporels n’a été administré au nommé Kima Adama. Notons que cette mission a été exécutée avec la participation des Assistants GSP Diéni Idrissa, Badolo Emile et Konaté Mamadou”.

Mais que s’est-il passé du côté du commissariat ? Ce jour-là, l’Officier de police Philippe Millogo, assurait la permanence. Et voici ce qu’il dit dans son rapport:”Le 19 février 2012, j’ai assuré la permanence au commissariat central de police de la ville de Ouagadougou avec les Assistants de police Yonli Gilbert, Ima Joseph et Ido Carlos tous dudit service. Aux environs de 19 heures, j’ai été informé par l’Assistant de police Yonli Gilbert de ce qu’il venait de recevoir un appel téléphonique de monsieur le Procureur du Faso, qui aurait tenté de joindre sans succès nos supérieurs avant de lui ordonner une intervention au domicile de monsieur le ministre de la Justice pour interpeller un individu auteur d’outrage et d’injures publiques à l’encontre de monsieur le ministre de la Justice. Ainsi, j’ai ordonné aux Assistants de police secours, de se rendre sur les lieux, d’interpeller et de me conduire ledit individu pour la suite de l’affaire. A peine cette équipe de la police est-elle partie, que sont arrivés le contrôleur de la Garde de sécurité pénitentiaire (GSP), Apiou Nion, et trois Assistants (GSP) conduisant le nommé Kima Adama qui serait auteur d’outrage et d’injures publiques à l’encontre de monsieur le ministre de la Justice. Nous l’avons reçu des mains du contrôleur et des Assisants GSP, avons fait sa mention de garde à vue sous le numéro 934 en date du 19/02/2012 à 20 heures, où nous avons fait ressortir l’état dans lequel nous l’avons reçu. Je précise que le nommé Kima Adama était très agité et continuait de proférer des injures à l’encontre de monsieur le ministre et des GSP, attitude qu’il a gardée même étant au violon”.

Le matin du 22 avril, face à la tension de plus en plus vive suite au témoignage du mécanicien, le 21 février, dans la presse, le DG de la police, Paul Sondo, initie une rencontre avec ce dernier. Il expédie aussitôt après, un rapport confidentiel à sa hiérarchie. Un rapport à sens unique, donc biaisé, qui sera fatal au ministre de la Justice. Dans ce document, le commissaire Sondo ne mentionne nullement la version des autres protagonistes. (Voir “Comment le Commissaire Sondo a précipité le limogeage du ministre” dans Courrier confidentiel du 10 février). Cette affaire brûlante qui regorge de nombreuses zones d’ombre, aurait pu ne pas avoir de suite judiciaire. Le DG de la police précise, dans son rapport, qu’il a “invité le sieur Kima à la compréhension et à la tolérance dans la gestion de cet incident fortuit”. Et que ce dernier et ses accompagnants “(...) disent surseoir à toute autre action de plainte”.

Mais le silence n’aura duré que deux mois. Le mécanicien vient de passer à la vitesse supérieure. Il a saisi la Justice...

Sandra JOLY

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