ABONNEMENT EN LIGNE. Accédez à l'ensemble des articles publiés pendant la période de votre abonnement et à toutes les éditions publiées depuis 2012. Pour vous abonner, contacter notre Service clientèle: (00226) 25 411 861, (00226) 71 13 15 14 ou (00226) 72 50 2222. E-mail: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

DSC00768Et revoilà Alouna Traoré, le seul survivant de ceux qui étaient avec le Président Sankara, lorsque les armes ont crépité le 15 octobre 1987, aux environs de 16 h, provoquant ainsi un coup d’Etat sanglant. Alouna l’a échappé belle. Il aurait sans doute été tué s’il n’avait pas fait le mort…

Même si, dans cette interview, il se garde d’ouvrir cette page douloureuse de l’Histoire du Burkina, il émet tout de même un souhait, une exhortation: «Nous devons respecter nos morts. Nous devons faire en sorte que l’acte final de vie soit respecté selon les conventions et les règles de civilité en vigueur dans notre milieu». Il parle, entre autres, de Thomas Sankara. Et son message s’adresse à celui qu’il qualifie de «premier des Sankaristes», Blaise Compaoré. Mais aussi à tous ceux qui peuvent décider ou prendre des initiatives.

Courrier confidentiel: Quelle analyse faites-vous de la «plainte contre X pour séquestration sur la personne de Thomas Sankara» qui sera examinée au palais de Justice ce 26 avril ?

Alouna Traoré: Je souhaite que l'audience du 26 avril ne soit pas une tribune pour frustrer ou humilier mais plutôt une tribune éducative. Si cette audience peut nous aider à avancer sur ce terrain, Dieu merci. Sinon, en dehors de cela, il y a trois instances qui sont censées juger les hommes: la conscience, la Justice et Dieu. Les deux premières peuvent faillir mais la troisième nous attend fermement: le jugement de Dieu.

Cette tribune éducative dont vous parlez implique nécessairement que certaines plaies soient soignées. Et à ce sujet, la famille de Sankara affirme qu’elle ne peut faire son deuil car depuis le 15 octobre 1987, elle n’a plus revu Sankara et que son corps ne lui a pas non plus été présenté. Quel commentaire cela vous inspire ?

Toute passion éteinte, comme quelqu’un l’a dit dans la «Divine comédie», une obligation s’impose: «que l’on bannisse tout soupçon et qu’en ces lieux, s’éteigne tout soupçon». En clair, nous avons nos traditions, nos coutumes et nos religions. Et à propos du respect des morts, une obligation s’impose: nous devons faire en sorte que ce rituel soit respecté et honoré. Car, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, un camarade, un frère, un parent reste ce qu’il a été pour nous, une opportunité ou une chance à un moment donné de notre vécu. Rendons à César, ce qui est à César parce qu’un jour, nous pouvons être dans la même situation. C’est un grand principe que nous devons respecter. Que ceux qui peuvent décider ou prendre des initiatives pour que cet acte final de sortie de vie soit honoré selon les conventions et les règles de civilité en vigueur dans notre milieu, le fassent. C’est un souhait et même une exhortation. Il faut que cela se fasse sans passion et sans rancoeur.

La demande de test ADN, introduite en Justice en 2009, afin de savoir si le corps qui serait dans la tombe au cimetière de Dagnoën est bien celui de Thomas Sankara, est restée sans suite. Votre réaction ?

DSC00753ADN ou pas ADN, faisons en sorte de respecter l’acte final de vie dont je viens de parler. Nous devons le faire selon nos mœurs et nos coutumes. Evitons les déchirements. Comme disent les mossis, quand la pluie bat les poussins, qu’ils évitent de se picorer. Sankara a été une lumière, de par ce qu’il a fait dans ce pays, en Afrique ou dans le monde. Avons-nous compris tous les termes de son passage ? Ce qui m’a toujours habité, c’est son exemple, sa vertu, la clarté dans les comptes, la transparence, etc. Une forme de démocratie dite populaire à l’époque. Mais la vie est un bal qui finit un jour, tout comme le marché. A la naissance, il y a un cérémonial en fonction de nos coutumes. Quand la vie s’arrête, l’acte final est sauvegardé. Surtout que le disparu a eu des enfants. Et en plus, son idéal est partagé par beaucoup de monde. On me demanderait vulgairement, je dirais que Thomas n’est pas parti. Ses idées sont là. Il a des enfants ; il a de la famille et chaque jour, on parle de lui. Parmi nos illustres disparus, celui qui est le plus cité, invoqué, c’est bien lui. C’est déjà mieux qu’une décision de tribunal. La décision de tribunal sera prononcée mais elle ne changera rien dans l’opinion des gens. Thomas Sankara est déjà rentré au panthéon de notre Histoire. Il a fait, continue de faire et fera notre fierté. Souvent, nous l’invoquons quand nous vivons une situation pénible. Ce n’est pas un dieu. Mais enfin, vous comprenez !

Nous devons respecter nos coutumes, nos us, nos religions. Nous devons respecter nos morts. C’est une question de bon sens. Que tous ceux qui peuvent aider à résoudre cette question s’y mettent. Cela pourra, comme une pluie bienfaisante, désangoisser, désintoxiquer, libérer certaines énergies, éteindre certaines rancoeurs et nous permettre d’avancer.

Qui doit être, selon vous, le maître d’œuvre de la dynamique dont vous parlez ?

Tous ceux qui peuvent contribuer à la décision. Surtout le premier des Sankaristes, Blaise Compaoré. Jusqu’à preuve du contraire, pour moi, le camarade Blaise Compaoré est un Sankariste. Nous avons partagé, ensemble, la période révolutionnaire. Et en plus, c’est un camarade, un ami de Thomas Sankara. On ne peut lui dénier cela, quoi qu’on fasse. Sous la Révolution, il était le numéro 2; aujourd’hui, il est le numéro 1. En tant que premier des Sankaristes, il devrait et doit pouvoir honorer un ami, un camarade. Il peut beaucoup contribuer à apaiser la situation. Il peut prendre des initiatives pour honorer convenablement Sankara. C’est à son honneur. Aujourd’hui, même si un oiseau meurt à Dori, le camarade Président Blaise Compaoré doit pouvoir s’expliquer. Il a la destinée des hommes dans sa main. A propos de la vie chère, les gens ne voient personne d’autre que lui. La charge est lourde mais c’est sa charge. Et il lui appartient de gérer cette charge au mieux de nos préoccupations et de nos ardeurs. C’est lui, la tête. Il peut aider à résoudre le problème en impliquant toute intelligence, toute contribution.

En clair, vous appelez le Président Compaoré à crever l’abcès et à faire, enfin, la lumière sur l’affaire Thomas Sankara ?

Crever l’abcès, faire la lumière… Grands maux, grand diagnostic pour un préoccupé, un travailleur. Aujourd’hui, sur le chantier Burkina, c’est le camarade Président qui est sollicité de toutes parts. Les préoccupations actuelles des Burkinabè, c’est comment faire pour que la vie soit supportable au Burkina, que les denrées de première nécessité soient accessibles et à moindre coût. Ces derniers temps, le prix du carburant a augmenté. C’est comme si on ouvrait les vannes pour alimenter le barrage de l’inflation des prix. C’est aujourd’hui une grande préoccupation. De même que les questions d’éducation et de santé. Blaise Compaoré est chargé, mais tout cela est à sa taille. On ne juge pas le chargement de l’éléphant; il peut supporter sa charge. Je souhaite que le camarade Président le fasse au mieux pour apaiser les familles, l’environnement. Il faut qu’on avance. Il faut que le Burkina progresse, utilement et que la solidarité prévale. Il doit avoir un lien de parenté entre les pauvres et les «riches». Si la richesse des personnes dont on dit qu’elles sont riches permettait de dire que le Burkina était riche, ce serait bien. Malheureusement, malgré tout ce qui est accumulé individuellement par les uns et les autres, le Burkina Faso reste un pays pauvre très endetté. Que ceux qui sont riches se souviennent et partagent avec l’immense majorité qui ploie dans la pauvreté. Il faut véritablement s’impliquer dans l’éducation de nos populations. Il faut montrer aux gens les exigences du vivre en commun. Il faut se souvenir que son voisin est un Burkinabè. Je souhaite que le camarade Président prenne des initiatives pour que ce qui nous divise puisse être transformé en un facteur positif qui nous unit. Comme je l’ai déjà dit, il doit prendre des initiatives pour honorer son ami et camarade Thomas Sankara.

Vous étiez très proche de Thomas Sankara. Parlez-nous d’un souvenir tout à fait particulier que vous gardez de cet homme.

Il avait une mémoire d’éléphant. Il était en avance sur nous. Il était plus préoccupé. Bref, c’était un camarade. Du haut de sa direction, et malgré ses charges énormes, il avait aussi le temps de penser à la vie individuelle de chacun de nous. Il savait nous motiver pour le travail. Il était simple et ouvert. Il avait certes ses petits défauts comme tout être humain, mais cela n’enlève rien à la qualité et au génie de Sankara. Je ne regrette pas l’aventure avec Thomas. C’était très bien de travailler avec lui.

Il semble qu’il devait prononcer un discours tout à fait particulier le soir du 15-Octobre. Avez-vous eu connaissance de ce discours ?

Je ne saurais me prononcer sur cette question. Si le texte existe, j’avoue que je n’en ai pas encore pris connaissance. Mais discours ou pas discours, s’il devait effectivement prononcer un discours, son contenu ne devrait pas être loin de l’ensemble des discours qu’il avait déjà prononcés, en tolérance, en camaraderie, en éducation, bref, en tout.

Racontez-nous les dernières heures que vous avez passées avec lui…

Je préfère qu’on revienne aux questions actuelles. Prions pour Sankara. Que chaque hivernage, chacun plante un arbre au nom de Thomas, au nom de tout ce qu’il a fait pour lui.

Pourquoi refusez-vous de parler de cette période douloureuse de notre Histoire. Les Africains doivent pouvoir écrire leur propre Histoire au lieu de laisser les Occidentaux le faire à leur place…

SankaraaaaVous avez tout à fait raison. Nous devons nous-mêmes écrire notre Histoire et ne pas laisser les autres nous décrire et nous montrer ce que nous devons faire. Mais n’oublions jamais que Thomas nous a laissé, dans son héritage, des cordes. Il nous a dit, au crépuscule de sa vie, qu’ «en toute chose, vous devez avoir la maîtrise de vous-mêmes. Après vous être maîtrisés, méditez profondément. Vous finirez toujours par trouver une solution et la meilleure. A défaut de cet exercice-là, il nous a recommandé de travailler pour le bien et la beauté des choses. C’est souvent par manque de réflexion, de méditation profonde, de maîtrise de soi que nous sommes inutilement méchants, désagréables. Calmons-nous; réfléchissons profondément pour savoir en quoi le passage terrestre de Thomas nous a édifiés sur un certain nombre de choses, de vertus existentielles. C’est l’ensemble du génie et de l’intelligence burkinabè qui sauvera le Burkina. Concernant les derniers moments que j’ai passés avec Sankara, je m’en tiens à ce que je viens de dire. Je ne gère pas les états d’âme, les humeurs des gens. Certaines choses peuvent être revues, mais cela n’empêche pas l’enthousiasme, l’ardeur à pouvoir travailler pour l’émancipation de l’homme burkinabè. Il s’agit de le cultiver, de l’éduquer, de le former.

Le coup d’Etat du 15-Octobre a profité, en premier, à Blaise Compaoré, puisque cela lui a permis d’accéder au pouvoir. Pensez-vous que les valeurs dont vous parlez sont en train d’être mises en œuvre par celui que vous appelez «camarade Président» ?

Les mossis disent souvent qu’un sac de piment est toujours pimenté. Tous autant qu’ils soient, CDPistes ou Sankaristes, ils ont bu à la source de cette période si palpitante. Il y a eu un accident de parcours le 15 octobre 1987. C’est un événement déplorable à tous égards. Si un procès sur l’affaire Thomas Sankara peut nous amener à tirer des leçons de cet accident, ce serait vraiment bien, notamment en termes de «qu’est-ce que nous ne devons plus faire». Et après cela, nous continuerons notre parcours. Tous les partis politiques au Burkina doivent régler une quadrature: comment faire pour que le Burkina se porte mieux. Il faut revisiter tous les programmes. Car, en réalité, celui qui a le plus perdu dans cette histoire, c’est le peuple burkinabè. Même si nous avons perdu un camarade assez valeureux, il y a encore ses compagnons de lutte. Ce qui s’est passé le 15-Octobre a-t-il été téléguidé ou pas ? La question essentielle selon moi, c’est de savoir comment les Burkinabè gèrent leur pauvreté. Nous devons avoir le génie de notre pauvreté. Les riches, les parvenus sont nos parents. Qu’ils se le rappellent ! Nous sortons du même moule. Quand on parle de Burkina Faso, pays pauvre très endetté, vous avez beau avoir du «sang milliardé» en dollars, vous êtes parenté à cette multitude de personnes démunies.

Nous devons aussi faire de l’école notre préoccupation majeure. Quelqu’un a dit qu’«au lieu de nous plaindre de l’obscurité, allumons une bougie». Pour me résumer, je dirais qu’une aventure s’est passée au Burkina, un révolutionnaire est parti, pas de rancœur, un autre révolutionnaire est là car un révolutionnaire reste un révolutionnaire.

Qu’avez-vous envie d’ajouter pour terminer cette interview ?

Nous sommes dans une société humaine que nous devons construire. Et ceux qui ont compris doivent aider ceux qui n’ont pas compris à comprendre, à combattre l’ignorance, l’avidité et l’égoïsme. Nous devons arriver à réhabiliter le génie burkinabè. Il faut que demain soit meilleur à hier et aujourd’hui. Je ne désespère pas du Burkina. Mes encouragements à tous ceux qui luttent sincèrement et honnêtement, qui mouillent le maillot pour le Burkina. Comme on disait à l’époque, nous devons «vivre avec les masses, vaincre avec les masses».

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

Aller au haut
X

Right Click

No right click