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«Le dossier Thomas Sankara dérange…»

uneL’affaire Thomas Sankara connaîtra un tournant décisif le 26 avril. La Chambre criminelle de la Cour de cassation passera au crible la plainte contre X pour séquestration sur la personne de l’ex-président du Faso, Thomas Isidore Noël Sankara (Voir notre édition du 10 février 2012). L’enjeu est de taille: depuis le 15 octobre 1987, «Thom Sank» n’est plus réapparu. Son corps n’a jamais été remis ni présenté à sa famille. Et personne ne sait si c’est bien sa tombe qui se trouve au cimetière de Dagnoën. «Je suis déjà allé devant cette tombe. Mais je ne sais pas ce qu'il y a dedans. Y a-t-il des ossements de chien ? Des ossements humains ? Est-ce qu'il y a même des ossements dans cette tombe ? On ne sait pas», souligne Me Dieudonné Nkounkou, l’un des avocats de la partie civile. Où est passé alors le leader de la Révolution d’Août ? Mystère et boule de gomme. Dans cette interview, Me Nkounkou déballe, sans détours, les éléments essentiels de ce dossier brûlant. Il tentera, le 26 avril, avec d’autres avocats, de «casser» un arrêt rendu en 2003 par la Chambre d’accusation de la Cour d’appel de Ouagadougou, et qui entravait, jusque-là, l’ouverture d’une enquête judiciaire.

Courrier confidentiel: Thomas Sankara a-t-il été assassiné ou pas ?

Me Dieudonné NKounkou: C'est la grande question ! Quand on assassine quelqu'un, même si le corps n'est pas vu par tout le monde, dans la tradition africaine, il y a un minimum de respect: le corps est remis aux parents. Mais jusqu'à présent, à moins que vous n’ayez des éléments contraires, le corps de Thomas Sankara n'a jamais été remis à sa famille, ni à ses parents.

Le gouvernement burkinabè a pourtant indiqué au Comité des droits de l'Homme des Nations unies une tombe comme étant celle de Thomas Sankara: secteur 27 de Ouagadougou, cimetière de Dagnoën…

Je suis déjà allé devant cette tombe. Mais je ne sais pas ce qu'il y a dedans. Y a-t-il des ossements de chien ? Des ossements humains ? Est-ce qu'il y a même des ossements dans cette tombe ? On ne sait pas. Suite à la décision qui avait été prise par le Comité des droits de l'Homme de l'ONU, le Burkina s'était empressé de dire qu'il allait l’exécuter, mais on n'a pratiquement rien fait pour qu'on ait une preuve attestant que, dans cette tombe, se trouveraient les restes de Thomas Sankara. Nous avons déposé une requête auprès du Tribunal de grande instance de Ouagadougou afin qu'on puisse nous autoriser à voir, par des tests ADN, s'il y a une co-relation entre la personne que nous défendons, c'est-à-dire Thomas Sankara, et les restes qu'on trouverait dans cette tombe. Mais ce dossier est bloqué. Pourquoi y a-t-il toujours des blocages dans ce genre de dossiers ? Je trouve cela ridicule.

Voulez-vous dire qu'il n'y a eu aucune suite concernant cette requête ?

Nous attendons toujours…

Vous avez également déposé, en 2002, une plainte pour "séquestration sur la personne de Thomas Sankara". Pourquoi une telle plainte ?

Il faut que les choses soient claires: j'ai déposé une première plainte, en 1997, "contre X pour assassinat". Dans cette plainte, il y avait une infraction subsidiaire qui était le "faux en écriture administrative". C'est-à-dire que l'acte de décès qui nous a été apporté, et qui a été joint au dossier, était un faux. Cet acte de décès disait que Thomas Sankara était mort de "mort naturelle". Pour quelqu'un qui meurt de mort naturelle, on a au moins un corps. Et comme on n'a jamais vu son corps, on ne sait pas ce qui s'est passé. Nous avons donc déposé cette plainte en 1997 pour "assassinat contre X et faux en écriture administrative". Contre X. X, c'est rien, X, c'est tout. Cette plainte a été déclarée irrecevable dans les juridictions du Burkina. Nous nous sommes donc rabattus sur une autre façon de voir le problème. Je vous rappelle la petite histoire: j'ai déposé la plainte pour séquestration à l'époque où un adjudant-chef, porté disparu du Burkina Faso depuis quelques années et qui, selon les radios-trottoirs, avait participé à l'assassinat de Sankara, était réapparu dans le pays. Je me suis dit alors que si l'un des acteurs du 15-Octobre, qui avait disparu, et qui avait même été compté pour mort puisqu'il figurait sur la liste des décédés politiques du Burkina Faso, réapparaît, pourquoi Thomas Sankara ne réapparaîtrait-il pas? Voilà la question, aussi ridicule qu'elle soit, que je m'étais posée. J'ai donc déposé une nouvelle plainte, cette fois pour «séquestration». La question juridique est de savoir si c'était possible de déposer une telle plainte. La réponse est évidemment oui. La raison, c’est que la plainte pour assassinat a bel et bien eu lieu mais elle n'est allée nulle part. Elle a été déclarée irrecevable. Elle était en outre adressée contre X, c'est-à-dire contre «personne non nommée». Pour la séquestration, c'est pareil. On dépose une plainte parce que la personne n'a plus jamais été revue. Même ceux qui sont censés l'avoir trucidé ne reconnaissent même pas qu'il est mort. Et même s'il est mort, à quel endroit l'a-t-on mis ? Quelqu'un qui a été chef d'Etat a droit à un minimum de respect s’il a été tué. C'est pour cela que nous avons déposé une plainte pour séquestration. Par la suite, nous avons saisi le Comité des droits de l'Homme des Nations unies. Cette affaire de séquestration a été déposée depuis 2002. La Justice n’en parlait plus depuis l’arrêt de la Chambre d’accusation rendu le 25 juin 2003. Et c'est à peine que nous sommes convoqués pour plaider le 26 avril.

Un arrêt rendu en 2003 par la Chambre d'accusation de la Cour d'appel, contre lequel d’ailleurs vous vous élevez, insiste sur le fait qu’en déposant une «plainte contre X pour assassinat», vous admettez, du même coup, que Sankara a été assassiné et que, de ce fait, il n'est plus question de parler de séquestration. Que répondez-vous à une telle affirmation ?

Même à des étudiants de première année de droit, on ne peut pas servir un tel argument. Le parquet général veut nous dire: "Vous avez déposé une première plainte pour assassinat, vous ne pouvez pas déposer une deuxième plainte, concernant le même personnage, pour séquestration". Soyons sérieux ! Nous, nous sommes ce qu'on appelle une partie civile. Une partie civile ne dirige pas le procès. Une partie civile dépose une plainte entre les mains d’un juge instructeur. Ce dernier n'est pas obligé de suivre l'argument que développe la partie civile. Prenez le cas du dossier David Ouédraogo. Au début de cette affaire, quel était le motif juridique de la plainte ? C'était «assassinat de David Ouédraogo». Et ça s'est terminé comment ? "Coups mortels". En clair, ce n'est pas parce que la partie civile me dit que quelqu'un a volé chez moi que le juge d'instruction sera obligé de poursuivre pour vol. Il se peut que ce soit seulement un abus de confiance. A l'issue de l'enquête qui sera menée, il se peut que l'on aboutisse à une escroquerie et non à un vol. Ce sont trois infractions soeurs. Le juge d'instruction va fouiner partout afin de débusquer l'animal: et il dira qu'il ne s'agissait pas d'un lion mais plutôt d’une poule. Et le lion est bien différent de la poule ! Le juge d'instruction n'est donc pas obligé de suivre ce que dit la partie civile. Il reçoit la plainte et il effectue ses recherches. Au travers de ses investigations, il trouvera ce qui lui paraîtra le plus plausible. Je dis bien "ce qui lui paraîtra" car il est possible que l'on attaque sa décision devant la Chambre d'accusation qui, elle, peut changer la façon de voir du juge d'instruction. Certes, nous avons déposé une plainte pour assassinat, mais il appartient au juge d'instruction de mener des investigations qui peuvent aboutir à des "coups et blessures mortels". C'est le magistrat instructeur qui donne la qualification définitive du dossier. Et l'exemple de l'affaire David Ouédraogo est là pour le prouver. Nous avons déposé la deuxième plainte parce que la Cour de cassation avait déclaré irrecevable la plainte pour assassinat. Il appartenait alors à la Chambre d'accusation de nous dire en quoi cette action n'était pas recevable et non nous dire que nous avons déjà déposé une plainte pour assassinat et que dans le dossier, il y avait un certificat de décès sur lequel il est écrit que Thomas Sankara est mort de «mort naturelle». Nous n'avons pas mis ce certificat de décès dans le dossier dans le but de dire que Sankara a été assassiné et qu’il est aussi mort de "mort naturelle". Cela n'a aucun sens. Le certificat de décès, en lui-même, formait un acte de poursuite. Le dossier Thomas Sankara est tellement frappant que les gens sont vraiment embêtés. Au point que des magistrats racontent n’importe quoi.

Voulez-vous dire que ce dossier dérange certaines personnalités politiques et judiciaires au plus haut niveau ?

Judiciaires, je ne crois pas. Ce dossier ne dérange pas, de manière générale, la Justice. Mais il dérange le politique. C'est pour cela que, dans mon premier ouvrage concernant cette affaire, sous titré "Le juge et le politique", j'avais mentionné que le juge ne fait que suivre ce que le politique dit. Je suis sûr que le juge, en tant que magistrat, homme de droit, veut se concentrer sur ce dossier. Et c'est très bien ! Mais le problème, c'est que vous avez le politique qui est là, comme s'il y avait un fusil sur la tempe du juge et qui l'oblige à faire ce que le politique veut.

Avez-vous confiance en la Justice pour l'audience du 26 avril ?

On ne peut qu'avoir confiance en la Justice. Il n'y a pas de raison qu'il y ait des a priori. Nous avons tous eu une certaine formation; nous ne pouvons donc pas être suspicieux envers des gens qui ont prêté serment. On se dit qu'on va y aller avec beaucoup de confiance. Si l'on se réfère en effet à la séquestration telle que définie dans la loi, dans le Code pénal burkinabè qui est à l'image du Code pénal français (les règles de procédure sont celles qu'on a copiées du Code de procédure pénale français, à l'image de tous les autres pays d'Afrique francophone), je n'ai pas de raison d'avoir peur, de ne pas avoir confiance. Rien n'interdit la partie civile de changer de fusil d'épaule tant que la plainte déposée pour assassinat n'a pas fait l’objet d’une décision qui a autorité de la chose jugée. Cette plainte n'a pas encore atteint la barre d'un tribunal. C'est-à-dire que le tribunal n'a pas rendu une décision sur le fond dans cette affaire. Ce qui veut dire que dans l'affaire Thomas Sankara, nous sommes en train de nous bagarrer à la porte d'une maison. Nous devons rentrer dans la maison mais nous n'avons pas encore traversé le seuil de cette maison. C’est cela, le drame de ce dossier. Pour quelle raison ? Pour des arguties.

S'il n'y a pas de suite favorable le 26 avril, qu'entendez-vous faire ?

La loi nous donne beaucoup de possibilités. Vous savez, à un certain moment, nous avons eu maille à partir avec un ancien ministre de la Justice du Burkina Faso, qui nous expliquait que l'affaire Thomas Sankara était prescrite. La prescription n'est pas la volonté d’un individu. La prescription se dit par un tribunal, un juge. Or, aucune décision de Justice ne dit que l'affaire Thomas Sankara est prescrite. Et dans la mesure où elle n'est pas prescrite, il faut savoir qu'il y a un principe de droit: chaque fois qu'une décision de Justice est rendue, la prescription est toujours repoussée de dix ans. Nous avons donc le temps avec nous. Tant que la prescription n'est pas sclérosée, recroquevillée, en léthargie, effacée, nous avons toujours de l’espoir.

Une1Si la "séquestration" est reconnue par le tribunal, que va-t-il se passer par la suite ?

Reconnaître la séquestration n'est pas pour nous une victoire en soi. Nous cherchons plutôt à toucher la barre d'un tribunal. C'est cela l'enjeu. La séquestration est une infraction particulière: elle ne se prescrit jamais. Tant qu'on n'a pas retrouvé la personne, elle ne se prescrit pas. Jusqu'à présent, on ne nous a pas démontré que Sankara était à tel endroit, mort ou vivant, juridiquement ou judiciairement parlant. Je ne vous parle pas de ce que le peuple du Burkina ou tout le monde sait: c'est-à-dire que Thomas Sankara est tombé le 15 octobre 1987. Mais y a-t-il une seule décision de Justice qui nous l'affirme ? Non ! Nous sommes en droit d’attendre que cela nous soit confirmé par des juges. Que répondent les juges à une partie civile qui vient leur demander justice ? Il ne faut pas qu'ils se réfèrent à la rumeur publique. Vous, juges, que dites-vous ? Nous sommes allés devant les juges, les tribunaux et ce sont ces tribunaux qui doivent nous dire ce que nous devons faire. Imaginez-vous des parents qui reçoivent d'un médecin, un acte leur disant que leur fils est mort de mort naturelle, mais ils ne savent pas où est ce mort naturel... Ils n'ont jamais vu le corps. Que voulez-vous qu'ils fassent ?

L’affaire est tellement cruciale que des députés français ont déposé, en avril 2011, à l'Assemblée nationale française, une demande d'enquête parlementaire sur la responsabilité de la France dans l' «assassinat» de Sankara. Où en est-on avec ce dossier ?

Toutes les possibilités sont à envisager. C'est pour cela que je vous dis que nous n'avons pas peur que cette affaire tombe dans les comptes pertes et profits du Burkina Faso. Il y a plusieurs procédures qui sont en branle. Tout finira par se mettre sur la table. Y en a marre qu'on vienne trucider des gens et que ça rentre dans les comptes pertes et profits. Ce n'est pas normal d'assassiner quelqu'un. Ce n'est pas parce qu'ils portent la tenue militaire qu'ils ont droit de vie et de mort sur les autres. On ne doit pas régler les problèmes de cette manière, quelle que soit la nation. Il faut que ça cesse ! Vous ne pouvez pas aller d'un point A à un point B et tirer sur des gens comme ça. Ce n'est pas normal. Même concernant l'actuel président du Burkina Faso, je n'accepterais pas qu'il finisse de cette façon. Si vous voulez l'arrêter, arrêtez-le, jugez-le mais ne réglez pas les problèmes par les armes.

La tombe dite de Thomas Sankara a été profanée ces derniers temps. Comment analysez-vous un tel acte ?

J'ai pitié pour les gens qui s'adonnent à de telles pratiques. J'ai honte aussi pour l'Afrique. Je n'ai jamais vu ça. Profaner une tombe ! Je me demande dans quel cycle nous entrons, nous les Africains. Qu'est-ce qu'on peut bien tirer de la profanation d'une tombe ? C'est une mesquinerie. Je préfère ne pas parler de ce genre de trucs. C'est tellement ridicule, bas, honteux pour nous les Africains de savoir qu'on peut s'abaisser jusqu'à un tel niveau. C'est dommage.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

 

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