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"Payez-nous nos droits !"

Ombre humaineQue sont devenus les militaires radiés des effectifs de l’Armée nationale en juillet 2011 ? Suite aux différentes mutineries, le ministre de la Défense, Blaise Compaoré, avait frappé très fort, en mettant fin aux contrats de 566 militaires. Il les avait invités, dans l’arrêté de radiation, à faire valoir leurs droits. Qu’en est-il aujourd’hui ? Courrier confidentiel est allé à la recherche des militaires radiés. Nous avons retrouvé certains. Et ils ont accepté de raconter… leur chemin de croix. Pour des raisons de sécurité, ils ont demandé l’anonymat. Ils vivent pratiquement les mêmes galères, à quelques exceptions près. Voici ce que l’un d’entre eux nous a confié… Il estime avoir subi de graves préjudices du fait de la radiation: «Je n’ai jamais participé aux mutineries; je n’ai jamais été sanctionné depuis que je suis dans l’Armée; on ne m’a jamais entendu avant de me radier; on a brisé ainsi ma carrière et, en plus, on ne veut pas payer mes droits». Et ce n’est pas tout.

MicroCourrier confidentiel: Pourquoi avez-vous été radié des effectifs de l’Armée nationale ?

Franchement, je ne sais pas. Avant même que la note de radiation ne soit publiée, l'un de nos responsables m'a appelé pour me dire que j'étais radié de l'Armée. J'ai demandé la raison et il m'a dit de passer après au bureau pour qu'il me le dise. Et lorsque je suis allé, il m'a remis la note de radiation sans aucune explication. J'ai ainsi été radié sans avoir été au préalable entendu. Ce n'est pas normal qu'on raye un militaire des effectifs de l'Armée sans qu'il ne sache pourquoi il a été radié, sans avoir été entendu avant que la décision ne soit prise, sans qu'il n'y ait, au préalable, un conseil de discipline.  

Les militaires radiés sont ceux qui sont censés avoir participé à la mutinerie de 2011. Vous en faites partie, non ?

Je n'ai jamais participé à la mutinerie. J'ai été radié sans qu'aucun motif ne me soit notifié.

Avez-vous posé un acte d'indiscipline quelconque qui pourrait justifier votre radiation ?

Non seulement je n'ai pas participé à la mutinerie, mais en plus, depuis le début de ma carrière, je n'ai posé aucun acte qui a nécessité une sanction. Jusqu'aujourd'hui, je me demande pourquoi j'ai été radié.

Voulez-vous donc dire que vous avez été victime d'injustice ?

Absolument. Quelqu'un a dû mettre mon nom sur la liste des militaires à radier, sans aucune raison valable.

Qu’est-ce qui peut bien justifier cela ?

A mon avis, la liste a été établie à la hâte, sans vraiment prendre la peine de savoir qui a fait quoi. Sans doute que certains chefs militaires en ont profité pour régler des comptes. Le commandement n'a pas pris le temps et les dispositions nécessaires pour étudier et comprendre le problème. Ils ont laissé cela à la charge des responsables qui sont dans les rangs avec les hommes. Et c'est à ce niveau qu'il y a eu des règlements de comptes, surtout que certains militaires n'étaient pas au Burkina pendant la mutinerie, mais ils avaient leur nom sur la liste des militaires radiés.

L'arrêté de radiation, signé, en juillet 2011, par le ministre de la Défense, invite les personnes concernées à faire valoir leurs droits. Avez-vous perçu l'entièreté de vos droits ?

Pour le moment, nos droits n'ont pas été réglés. La note de radiation dit pourtant clairement que les intéressés sont invités à faire valoir leurs droits. Mais lorsque nous avons entamé les démarches, on nous a fait savoir que ce n'était pas nos droits mais plutôt des remboursements. Il s'agit des cotisations sociales que nous avons faites au niveau de la Caisse autonome de retraite des fonctionnaires (CARFO) lorsque nous étions en activité au sein de l'Armée. Il s'agit donc de remboursements et non de droits relatifs aux préjudices que nous avons subis du fait de notre radiation.

Avez-vous été remboursés comme il se doit ?

Certains militaires ont été remboursés. Mais beaucoup ne l'ont pas encore été. Les dossiers traînent au niveau de la DACA, de l'Intendance militaire et de la CARFO. Personnellement, j'ai fourni tous les documents nécessaires mais mon dossier traîne, je ne sais trop pour quelle raison. De plus, j'ai plus de 10 ans de service mais pour le paiement, ils ont décidé de réduire le nombre d'années de service que j'ai passées dans l'Armée. Je ne comprends pas du tout cela. Pourtant, les documents que j'ai signés au moment de mon intégration dans l'Armée attestent que j'ai plus de dix ans de service.

Que vous a-t-on dit pour justifier cela ?

Je me suis renseigné au niveau de l'Intendance militaire et de la CARFO. Et on m'a dit que c'est "comme ça", sans aucune explication. J'ai insisté pour comprendre mais on ne m'a donné aucune raison. Je leur ai alors demandé si, dans ce cas, un militaire qui a par exemple deux ans de service verra ses cotisations sociales remboursées, la tendance étant de réduire le nombre d'années de service. Ils m'ont dit qu'il serait remboursé. Mais me concernant, ils m'ont répondu de façon arbitraire qu'ils ne pouvaient rien faire. Je ne suis pas seul dans cette situation. Je ne sais pas pourquoi on décide de réduire le nombre d'années de service alors que nos documents prouvent que nous avons passé plus d'années de service dans l'Armée.

Qu'entendez-vous faire face à cette situation ?

Il y a quelque chose qui cloche. Je ne peux pas avoir travaillé plus de dix ans et on va me rembourser moins d'années de cotisations. Où ira l'argent correspondant au nombre d'années qu'on ne me paiera pas ? ça ira dans la poche de qui ?

Voulez-vous dire qu'il est possible qu'il y ait des détournements de fonds ?

Oui. A moins qu'on nous dise où iront les fonds correspondant au nombre d'années de cotisations impayées.

Mis à part cela, avez-vous été confronté à d'autres problèmes dans la procédure de règlement ?

En plus de certains documents qu'il faut signer à la banque, à la gendarmerie et au bureau de garnison de Ouagadougou, on nous a dit d'aller signer d'autres documents à Bobo Dioulasso. On aurait pu centraliser les documents de ceux qui sont dans la capitale, à Ouagadougou, afin de leur faciliter la tache. Mais on oblige tout le monde à aller à Bobo. Je me demande si ce n'est pas intentionnellement fait pour casser le moral des militaires radiés.

Vous aviez parlé de droits que vous auriez dû percevoir au regard du préjudice subi du fait de la radiation. Le commandement de l'Armée vous a-t-il montré la voie à suivre pour le règlement de ces droits ?

On ne nous a fourni aucune information à ce sujet. On nous a simplement dit que les remboursements concernaient les 8% que la CARFO retenait sur notre salaire pendant que nous étions en fonction. Il ne s'agit donc pas de droits dus aux préjudices que nous avons subis. Mais il s'agit de sommes déjà acquises pour l'intéressé puisse que ce sont les fruits de ses cotisations. Mais comme dans le cas des radiations, c'est l'employeur qui a décidé de mettre fin à notre contrat, sans nous avoir entendus au préalable, nous devons donc bénéficier non seulement des remboursements dont il est question, mais aussi de droits du fait du préjudice subi. Mais il se trouve qu'on ne parle pas du tout de nos droits. Je n'arrive pas à comprendre cela.

Concernant tout cela, qu'avez-vous envie de dire au chef d'Etat-major général des armées et au ministre de la Défense ?

Je voudrais leur demander de veiller à ce que nos droits soient payés comme il se doit pour ne pas créer d'autres révoltes. Car un homme brimé dans ses droits est un révolté en puissance. Même si la rupture de nos contrats par notre employeur avait suivi la procédure normale, nous aurions dû bénéficier de droits, simplement parce que c'est l'employeur qui l'a décidé, de façon unilatérale. Or, en ce qui nous concerne, la situation est pire: l'employeur a violé la procédure normale. Nous n'avons pas été entendus avant d'être rayés des effectifs de l'Armée. Donc le préjudice subi est plus énorme. Personnellement, je n'ai jamais participé à la mutinerie et voilà qu'on a brisé ma carrière. C'est inadmissible. Au lieu de nous parler de nos droits, ils ont tout focalisé sur le remboursement de nos cotisations sociales. Quand vous prenez votre bulletin de salaire, vous verrez "retenue pension: 8%". Et on nous dit que c'est seulement les 8% de pension qu'on doit nous reverser. Je demande à nos autorités de revoir cela. Les gouvernants nous disent qu'ils luttent contre l'impunité, l'injustice, l'insécurité alors qu'au même moment, ils ont envoyé plus de 600 personnes dans la rue, sans droits. Je pense que l'Etat gagnerait à régler les droits des militaires radiés. Ces derniers ont besoin de se réorganiser car ils ont beaucoup de charges. Chacun doit s'occuper de sa propre famille, de ses parents, de la famille de sa femme, etc. Et voilà qu'on nous radie sans nous avoir entendus au préalable, brisant ainsi notre carrière. Je suis personnellement choqué parce que je n’ai pas participé à la mutinerie. Et on ne m’a jamais dit pourquoi j’ai été radié. Et, en plus, au lieu de régler nos droits, on nous dit qu’il s’agit de remboursement de nos cotisations. Je suis persuadé que si le problème n'est pas résolu, il va ressurgir tôt ou tard et ce sera beaucoup plus difficile à gérer.

Difficile à gérer ? Voulez-vous parler d'une possible manifestation des militaires radiés ?

Cela n'est pas exclu. On ne peut pas travailler pendant de nombreuses années et qu'un jour, l'employeur décide de mettre fin de façon unilatérale au contrat sans te payer tes droits. Ce n'est pas normal. L'arrêté de radiation précise que "les intéressés sont invités à faire valoir leurs droits". Mais aujourd'hui, on se demande si des personnes tapis dans l'ombre ne sont pas en train d'empêcher le paiement de nos droits. Nous ne comprenons pas cela. Si le militaire n'a pas de droits, qu'on nous le dise ! Mais en attendant, les textes sont clairs: les militaires ont des droits et des devoirs. Nous avons accompli nos devoirs pendant plusieurs années et voilà qu'on refuse de nous payer nos droits.

Quelle est aujourd'hui la situation sociale des militaires radiés en juillet 2011, notamment ceux que vous connaissez ?

Ils vivent une situation très difficile. Par exemple, lorsqu'ils vont chercher du travail dans tel ou tel service, on a peur de les employer parce qu'on se dit que ce sont des délinquants. Les patrons d'entreprises ne font pas de différence avec ceux qui ont été radiés et qui n'ont jamais participé à la mutinerie ou qui ont retrouvé leur nom sur la liste des militaires radiés alors qu'ils étaient en mission hors du Burkina pendant la mutinerie. Les chefs militaires ont pris une décision trop musclée et qui coûte cher actuellement aux militaires radiés. Il y a beaucoup d'innocents parmi ces militaires; ils cherchent aujourd'hui du boulot sans en avoir. Quel autre travail un militaire qui a fait dix ou quinze ans de service et qui est rayé des effectifs de l'Armée, peut-il faire si ce n'est le maniement des armes ? Il peut, peut-être, chercher à intégrer le milieu des sociétés de gardiennage. Et même là, on considère ces militaires comme étant des voleurs, alors que ce n'est pas le cas. Tous les militaires radiés ne sont pas mauvais. Dans tous les cas, c'est difficile dans un tel contexte d'avoir du travail.

Pensez-vous que le fait qu'il soit difficile pour ces militaires d'avoir du boulot accentuera le taux de criminalité dans notre pays ?

Si tu n'as pas de boulot et que tu as une famille que tu dois nourrir, c'est compliqué à gérer. Je ne le souhaite pas, mais certains militaires pourraient ainsi emprunter la courte échelle pour subvenir à leurs besoins élémentaires.

Quel regard portez-vous sur les restructurations opérées au sein de l'Armée après la mutinerie du premier semestre de 2011 ?

C'est déjà bien que certaines têtes au niveau de l'Armée aient été changées ou "mises au garage" comme on aime le dire dans la "grande muette". Mais il y a encore beaucoup de choses à faire.

A quoi pensez-vous ?

Le fait que certains chefs soient moins gradés que leurs subordonnés peut créer des frustrations et compliquer la gestion des hommes. Il faut procéder à d'autres réglages pour redorer le blason de notre Armée.

Et concernant les militaires radiés, y a-t-il autre chose de particulier que l'on n’a pas encore abordé dans cette interview et que vous souhaitez exprimer ?

Nous avons des documents comme le livret individuel qui se trouvent au niveau des services de l'Armée et qu'on refuse de nous remettre alors que nous avons besoin de ce livret pour postuler à des emplois. Les employeurs éventuels veulent voir ce document pour s'assurer que de par le passé, nous n'avons pas écopé de sanction. Personnellement, je n'ai jamais été sanctionné et en plus, les appréciations de mes supérieurs hiérarchiques qui y figurent sont très favorables et peuvent me permettre d'avoir rapidement du boulot. Je dirais aux responsables de l'Armée de prendre des dispositions pour qu'on remette à César, ce qui appartient à César. Les livrets individuels appartiennent aux intéressés. Selon les textes, quand un militaire va à la retraite, quand il est rayé des effectifs ou décédé, le livret individuel revient à l'intéressé ou à sa famille, selon le cas. Je ne comprends pas pourquoi on refuse de nous le remettre.

Propos recueillis par Hervé D'AFRICK

 

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