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mariamLa plainte contre X pour assassinat de Thomas Sankara est-elle définitivement classée ? Non, répond Mariam Sankara, la veuve du Président assassiné. Elle se bat, depuis près de trois décennies, pour que justice soit rendue. Et voici enfin une lueur d’espoir. Le régime Compaoré, issu du coup d’Etat sanglant du 15 octobre 1987, s’est écroulé. Belle occasion pour Mariam Sankara de relancer le dossier. Lorsque nous l’avons contactée, elle a manifesté son entière disponibilité à répondre à nos questions. Elle passe ici au crible des sujets brûlants: l’insurrection populaire du 30 octobre, le processus de transition, l’oeuvre de Thomas Sankara, l’indépendance de la Justice. Et ce n’est pas tout: elle décoche aussi des flèches sur Blaise Compaoré.

Courrier confidentiel : Le régime Compaoré est tombé après 27 ans de règne. Comment analysez-vous cela ?

 

Mariam Sankara: C’est une délivrance pour le peuple burkinabè qui est libéré de ce despote et un soulagement pour moi.

 

Comment appréciez-vous la nouvelle donne politique, la révolte populaire du 30 octobre et les événements qui s’en sont suivis ?

 

Je salue la bravoure, la détermination des forces vives de cette révolution. Je déplore la mort des compatriotes, salue leur mémoire et exprime ma compassion aux familles éplorées. Je souhaite un bon rétablissement aux blessés.

Une nouvelle page s’ouvre pour le Burkina où il écrira son histoire avec des dirigeants que je souhaite intègres, animés de valeurs éthiques pour assurer le mieux-être des Burkinabè.

 

Qu’avez-vous, à l’heure actuelle, envie de dire à Blaise Compaoré ?

 

Qu’il apprécie ses actes et les assume.

 

La chute de Compaoré rappelle inéluctablement le coup d’Etat du 15 octobre 1987. Où étiez-vous au moment où les armes crépitaient et comment avez-vous été informée que votre époux avait été assassiné ?

 

J’étais au CBC (Conseil burkinabè des chargeurs) qui était mon lieu de travail. C’est par RFI que j’ai appris le soir que mon mari n’était plus en vie.

 

La situation s’est ensuite accélérée pour vous et vos enfants. Un véhicule en trombe est venu vous chercher… Que s’est-il passé par la suite ?

 

Le Directeur de protocole de l’époque est venu avec les enfants me prendre au travail. Et il nous a conduits chez des amis. Mais je ne saurais pas dire si la décision d’aller chez ces amis venait de moi ou bien du Directeur de protocole. Ces amis nous ont dirigés chez des amis à eux où nous avons passé la nuit. Le lendemain, nous sommes allés dans ma belle-famille, mes enfants et moi.

 

Après l’assassinat de votre époux, Blaise Compaoré a lâché une phrase lourde : «Quand je suis arrivé au Conseil de l’Entente après la fusillade et que j’ai vu le corps de Thomas à terre, j’ai failli avoir une réaction très violente contre ses auteurs». Que lui répondez-vous ?

 

Je n’y crois pas du tout. Pourquoi n’a-t-il pas sanctionné ces personnes après ? Quand j’ai demandé à savoir la vérité, il aurait pu livrer ces personnes à la Justice s’il était sincère.

 

Il a aussi affirmé, en novembre 1987, ceci: «Je n’ai jamais rêvé du pouvoir et je ne m’y accrocherai pas»… Il a finalement passé 27 ans au pouvoir. Quel commentaire cela vous inspire ?

 

Je crois que ça se passe de commentaire.

 

Toutes les actions judiciaires que vous avez entreprises concernant l’assassinat de votre époux sont jusque-là restées sans suite. Avez-vous le sentiment que la Justice est corrompue ?

 

Je pense que notre Justice est indépendante. Cependant, il me semble que certains juges étaient sous l’influence de Compaoré. Et donc travaillaient à bloquer les dossiers qui le dérangeaient. Au début du dossier, un juge a estimé qu’il était compétent pour instruire l’affaire. Le procureur de la République de l’époque a fait appel en estimant que seules les juridictions militaires étaient compétentes, alors que la plainte était contre X. Toutes les tentatives au Burkina ont donc abouti à des dénis de justice.

 

Quelles actions entendez-vous mener à présent pour la manifestation de la vérité ?

 

Dès que l’Etat va reprendre son fonctionnement normal, les avocats vont relancer les procédures.

 

Il semble que vous avez annoncé votre retour au Burkina pour bientôt. Ce sera quand exactement ?

 

Je n’ai pas encore fixé de date.

 

Envisagez-vous de vous engager désormais pleinement en politique ?

 

Je pense que je suis toujours dans la politique de par les actes que je pose.

 

Des milliers de jeunes se réclament de Thomas Sankara. Vous qui avez suivi de près la marche de la Révolution d’Août, quels conseils avez-vous à leur prodiguer ?

 

Je les encourage d’autant plus que la Révolution avait accordé une place importante aux jeunes, en se souciant de leur émancipation et de leur implication dans le développement. Aussi, la Révolution se préoccupait de la création d’emplois pour les jeunes.

 

Avec le recul, quelle analyse faites-vous de l’œuvre de Thomas Sankara ?

Sankara Thom

C’est une œuvre gigantesque qui a été produite dans un contexte gangréné par la corruption. L’institution étatique se caractérisait par une mauvaise gestion des affaires du pays. Le fait d’avoir baptisé le pays «Burkina Faso» anciennement appelé Haute Volta était loin d’être un slogan.

 

Il s’agissait de changer les comportements, les agissements des citoyens par les valeurs éthiques. Le changement de comportement étant lui-même une des conditions du développement et du changement social. Sur ce terrain, le Président Sankara n’a pas hésité à montrer l’exemple.

 

Pour amener la société à bouger, il a encouragé les Burkinabè à oser inventer l’avenir par la promotion d’idées novatrices. Il a initié au Burkina des actions telles que le développement durable, plus particulièrement la lutte contre la déforestation, la participation accrue des femmes dans les sphères de prise de décision, la lutte contre l’excision, la valorisation et la consommation des produits locaux. Il n’a pas hésité à faire bouger les lignes dans les relations hommes-femmes : le respect mutuel et la gestion commune des affaires familiales.

 

Il était également attaché au développement des relations Sud-Sud, à l’intégration politique et économique de l’Afrique, à l’indépendance de l’Afrique, au changement de la nature des relations Nord-Sud, encore marquées par l’exploitation des ressources minières et agricoles du continent au profit des firmes multinationales.

 

Le Président Thomas Sankara était passionné de culture. L’art, la musique, le théâtre et le cinéma étaient des domaines également importants de sa politique.

 

Bref, les chantiers ouverts par le Président sont d’actualité et demeurent des thématiques irréversibles. De par sa jeunesse, le Président Sankara apparaît, avec du recul, comme un innovateur qui cherche en permanence, avec le peuple, à mettre en cause l’ordre établi par les puissants pour redéfinir un autre ordre visant à protéger et à responsabiliser les plus faibles.

 

Une révolution «version Sankara» est-elle encore possible au Burkina ?

 

Votre question appelle une longue réponse. Je peux simplement dire que le contexte d’après guerre froide, de la mondialisation, de la démocratie pluraliste qui intervient dès le début des années 90 ne permet pas de l’affirmer. Pourquoi ? La démocratie pluraliste est une nouvelle donne où le modèle sankariste n’en demeure pas moins une alternative en termes de mieux-être de la population. Dans un Burkina en crise, gangrené aujourd’hui par la corruption, le message de Sankara suppose que le recours aux valeurs éthiques (l’intégrité, l’honnêteté, la justice, la dignité, la confiance, la solidarité…) soit une modalité de transformation économique, de perfection de la qualité des relations sociales, de responsabilisation du citoyen vis-à-vis de la société et de son environnement naturel (écosystème). Ce postulat de base replace Sankara au cœur des nécessaires mutations actuelles du Burkina en particulier et de l’Afrique en général.  

 

Car il s’agit de produire et de renouveler de façon responsable et pérenne les ressources naturelles en vue de la satisfaction des besoins des populations actuelles sans mettre en danger les générations futures. En cela, Sankara apparaît comme l’un des précurseurs du développement durable qui est à la mode depuis peu. Le but ultime de la transformation économique étant la réduction des inégalités sociales, la redistribution équitable des richesses, la lutte contre l’impunité de ceux qui cherchent à confisquer les richesses du pays. Raison pour laquelle les valeurs éthiques sans lesquelles un vrai développement n’est pas possible sont un axe décisif du sankarisme. La société est supposée être productrice et dépositaire de ces valeurs éthiques à travers les structures qui régissent les relations entre individus. Ce sont ces mêmes valeurs qui sont mobilisées pour perfectionner les relations humaines dans la famille, en entreprise, au travail, dans les relations entre les nations, bref, dans la vie de tous les jours.

 

Mais tenez-vous bien, dans une démocratie pluraliste, ce modèle ne peut être mis en œuvre que si le processus électoral est transparent, si la victoire des vainqueurs n’est pas confisquée par les perdants. Autrement dit, la multiplication des élections non transparentes dans de nombreux pays d’Afrique est de nature à provoquer la multiplication des révolutions démocratiques à partir desquelles les partis politiques pourront concourir en proposant des projets politiques alternatifs. De ce point de vue, le modèle alternatif sankariste a une place de choix dans les démocraties pluralistes actuelles.

 

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

 

J’ai lu la Bible

 

Quelles leçons en avez-vous principalement tirées ?

 

J’y puise la force et l’espoir.

 

Qu’avez-vous du fond du cœur envie de dire pour terminer cet entretien ?

 

Je félicite les acteurs de cette révolution démocratique et populaire. Je souhaite l’unité et la clairvoyance de toutes les forces vives afin que cette transition se fasse dans l’intérêt du peuple burkinabè. Je souhaite enfin que vous restiez vigilants afin que cette révolution, cette victoire, ne soit pas récupérée par les forces qui ont méprisé et exploité le peuple pendant 27 ans.

 

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

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